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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], [3 août 1856]

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

[Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], [3 août 1856]

Madame Récamier · 4 min de lecture · p. 373–376 · chapitre 199 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Cher ami, votre prochaine arrivée nous remplit d'une joie beaucoup plus grande que je ne pourrais vous le dire. Savez-vous qu'il y a près d'un an que nous ne vous avons vu? En vérité, ce n'est pas bien, quand on commence à avancer, comme nous le faisons, dans la vie, de nous donner si rarement le plaisir d'être ensemble. Votre arrangement pour rester trois semaines ajoute beaucoup à notre satisfaction : de cette manière, nous aurons plus d'une semaine à rester seuls avec vous. Nous vous sommes particulièrement reconnaissants de vouloir bien venir nous aider à recevoir nos hôtes ; mais le vrai charme de votre séjour ici se trouve dans cette société à trois, où se rencontre tant de liberté jointe à tant d'intimité et de désir mutuel d'être agréables, tout en ne se gênant point. Aussi notre pensée se repose-t-elle surtout avec complaisance sur votre longue visite de la fin de l'automne.

« Ma femme a pris un soin particulier de rendre votre chambre plus supportable, et tout en la laissant galetas, elle en a fait, je crois, un galetas chaud et commode. Combien il me tarde de vous y installer pour longtemps ! Vous ne me dites rien de Cousin : celui-ci m'avait fait écrire par Beaumont qu'il comptait venir me voir en allant à Broglie ; là-dessus je lui ai envoyé, poir le déterminer à venir en même temps que vous, une belle lettre à laquelle il n'a pas répondu. Dites-moi, je vous prie, quel est son dernier mot.

« Ce que vous me dites de la vente de mon livre me paraît si beau et si étonnant que je ne puis croire que vous n'ayez pas commis une erreur dans le chiffre de 1,800 exemplaires vendus. Avant de me livrer à la joie d'un si grand succès, j'ai besoin que vous m'affirmiez que vous avez bien entendu et retenu, et qu'il ne s'agit pas de 800 au lieu de 1,800. Je ne cesse de recevoir des lettres de félicitation et de sympathie. Je ne dirais pas la vérité si je n'avouais pas que tout l'ensemble de cette affaire me cause une grande joie et une plus grande encore à ma femme. Le fait est que si le livre était tombé à plat, l'événement eût eu de grandes conséquences, avec ma tendance à la despondency, sur tout le reste de ma vie; j'avais fait un immense effort, et si c'eût été absolument vain, il m'eût été bien difficile de rien recommencer. Maintenant, au contraire, je suis plein d'ardeur pour me remettre au travail, bien que je voie de loin que ce travail présente infiniment plus de difficultés de toute sorte que celui que je viens de terminer. J'ai des notes, déjà beaucoup d'idées sur cette partie de mon œuvre, qui, comme vous le savez, est celle qui s'était d'abord offerte à mon esprit. Quelque animé que je sois, je ne veux pas cependant reprendre mon œuvre avant un certain temps ; mon intention a toujours été de ne m'y remettre que lorsque vous serez solidement établi ici. Car vos conseils, et même l'agrément que votre présence jette sur toute notre vie, sont des conditions très-favorables pour me remettre en train. D'ici là, j'ai un peu de loisir et d'oisiveté dont je voudrais profiter pour m'occuper de Buloz, auquel j'ai promis quelque chose depuis longtemps. Mais ici encore vos conseils me seront bien nécessaires. J'ai écrit à Buloz que je vous priais de causer avec lui sur le sujet que je pourrais traiter : ne quittez pas Paris, je vous prie, sans avoir eu cette conversation, mais surtout réfléchissez un peu vous-même à la question. J'avais écrit à Buloz que peut-être la vie de Stein (le célèbre ennemi des Français à la fin de l'empire) et la vie de Frédéric Perthès, écrite par son fils, pourraient donner lieu à un article intéressant. Ce sont deux hommes éminents, chacun dans son genre, ayant vécu dans des temps très-intéressants et y ayant joué un rôle. Il y a de plus dans la vie intime de ces deux hommes beaucoup de traits de la physionomie générale de l'Allemagne. Je crois qu'on a ces deux ouvrages (assez volumineux) soit à la bibliothèque de l'Institut, soit à la bibliothèque Nationale. Vous seriez très-aimable de me les apporter, et même si vous avez un meilleur sujet à me proposer, parce que ces ouvrages sont très-intéressants en eux-mêmes et me remettraient en tout cas à l'allemand.

« Ce que vous me dites que les Loménie ont un peu d'amitié pour nous, nous a fait plaisir : nous le leur rendons bien. Je ne puis vous dire combien nous nous intéressons à ce jeune ménage : l'amitié que vous avez pour eux et celle qu'ils ont pour vous n'y nuit pas, comme vous pouvez croire. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, mais seulement celui de vous embrasser. »