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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], 5 juillet 1841, Tocqueville

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

[Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], 5 juillet 1841, Tocqueville

Madame Récamier · 2 min de lecture · p. 314–316 · chapitre 179 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Tocqueville, 5 juillet 1841.

« Vous avez pris un intérêt si vif et si véritablement amical à l'état de ma santé, qu'il est de toute justice que vous soyez un des premiers à recevoir de mes nouvelles.

«Je vous dirai donc, mon cher ami, que j'ai fait un voyage fort inoffensif. Vingt-quatre heures précisément après avoir quitté Paris, je me mettais à table à Tocqueville. Quand vous vous sentirez quelques jours devant vous, pensez qu'il y a un lieu ou vous êtes sûr de trouver de vrais amis et une franche satisfaction de vous voir, et n'hésitez pas à venir. Ne faites pas comme ces gens qui, voulant toujours trop bien faire, finissent par ne rien faire du tout. Ne vous réservez pas trop pour le temps où vous pourrez venir passer des mois avec nous, donnez-nous, en attendant, les semaines qui se trouvent sur votre chemin. En cette matière, nous recevrons tout avec reconnaissance. Cette fameuse chambre dont on vous parle toujours et dans laquelle vous ne devez jamais entendre aucun bruit va enfin être prête. Ce sera la chambre d'Ampère, même quand un autre l'habitera, afin qu'il ne puisse pas s'établir de prescription, comme disent les légistes.

« Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, le charme que je trouve en ce moment à la vie que je mène. Je crois que cela tient à une cause gêné raie qui est l'expérience de plus en plus grande des froissements du monde, et à une cause accidentelle qui est la vie agitée et pénible que depuis peu j'ai menée. Ce grand bruit et ce grand mouvement donnent à ce repos et à ce silence un certain air de plaisirs vifs qui ne leur appartient pas. C'est encore avoir l'âme agitée que de jouir passionnément de la paix. Tel est mon cas.

« Or admirez maintenant l'incroyable absurdité de la nature humaine. Demandez à cet homme si content, s'il voudrait toujours rester dans cet état qui le transporte, il vous répondra que non, vraiment; et après avoir dit de si belles choses sur les charmes de la solitude et de la tranquillité, il s'estimerait fort à plaindre de ne plus pouvoir se jeter au milieu de la guerre, du bruit, de la foule, des haines politiques, des rivalités littéraires, des chambres, des académies, de la grande scène du monde enfin, dont il se c'éjouit tant d'être dehors. Mais voilà que je ombe en philosophie. Je me tire de ce mauvais pas en vous embrassant de tout mon cœur et en vous disant adieu. Je n'ai pas besoin de vous prier de me rappeler particulièrement au souvetir de M. de Chateaubriand, à celui de notre bon ami Ballanche, ni surtout à celui de Mme Récamier à laquelle mon dernier accès de fièvre m'a empêché d'aller dire adieu. »