Lettres de Madame Récamier à sa nièce (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
N'est-ce point de la sorte que sont surveillés les repris de justice ?
Pendant les trois ans que dura l'exil de Mme Récamier, à Châlons, à Lyon, à Rome, à Naples, elle ne se sépara jamais de l'enfant dont elle avait fait sa fille adoptive. Je n'eus jamais d'autre chambre que la sienne. Mon éducation se poursuivait dans la voiture de poste qui emportait la belle exilée, comme dans les villes où nous nous arrêtions, et quand nous revînmes à Paris, en 1814, je parlais l'italien comme ma propre langue ; ma tante se plaisait à m'enseigner la musique qu'elle aimait passionnément, et je ne croyais plus lire en récitant l'épître dédicatoire à M. le Dauphin.
Au milieu de l'empressement extrême et du tourbillon de succès qui accueillit Mme Récamier a son retour dans la société parisienne, ses habiudes, avec celle qu'elle appelait son enfant, ne urent en aucune façon modifiées. Ma petite table de travail était placée dans l'embrasure de l'une des fenêtres d'un premier salon, où je prenais sous ses yeux toutes mes leçons; que de fois est-il arrivé que, me voyant embarrassée pour trouver une date, ou cherchant vainement un mot dans un dictionnaire, quelqu'un des plus intimes amis de ma tante s'approchait de moi et me venait en aide ! Ceci me rappelle une petite anecdote toute à l'avantage du tact littéraire de Mme de Genlis, et où Lemontey joue un rôle aimable; il était de ceux qui s'intéressaient le plus à mes études et s'informaient de mes progrès, il dînait à la maison tous les samedis. Cette année-là (1817), Mme de Genlis, fort sujette aux engouements, avait pris une sorte de passion, assurément très-motivée, pour Mme Récamier, et voulant lui être agréable lui avait proposé de me donner chaque semaine le sujet d'une composition qu'elle corrigerait. Un certain samedi, en venant dîner. M. Lemontey me trouva au désespoir et dans l'impossibilité de me tirer d'une phrase commencée, j'en étais tout en larmes ; il s'informa de la cause de mon chagrin, prit mon cahier et mi dicta une phrase qui me tira d'affaire et mi remit en train. La semaine suivante quand revin la composition corrigée, nous trouvâmes en marg de la phrase dictée par Lemontey ces mots : « Cette phrase manque de jeunesse. »
Que n'aurais-je pas à ajouter si je me laissais aller à rendre compte avec détail des soins vigilants, de la tendresse éclairée qui présidaient à mon éducation! Lorsque, devenue mère de famille, j'ai eu moi-même à remplir auprès de mes filles les devoirs austères que s'était imposés la personne la plus brillante de son temps, je n'ai eu qu'à me souvenir et je me suis sentie pénétrée d'admiration et de reconnaissance en me rappelant avec quelle sollicitude, dans un salon rempli de monde, au milieu d'une conversation très-animée, Mme Récamier entendait et surveillait tout ce qui m'était dit.
Elle m'avait autorisée de très-bonne heure à rester dans le salon le soir, en me recommandant de ne jamais permettre à un homme jeune ou vieux de me parler à voix basse, et pour cela de toujours répondre de façon à être entendue de tous.
Droite et sincère en toute circonstance, elle avait la dissimulation en horreur. Je ne saurais dire la peine qu'elle prit pour m'accoutumer aux soins du ménage, pour m'inspirer l'habitude de l'ordre et de l'économie. Très-ordonnée dans ses affaires de fortune, Mme Récamier n'avait pas le goût et prétendait n'avoir pas l'intelligence des détails dans les choses matérielles. La continuelle préoccupation de sa pensée, qu'elle m'exprimait souvent, était celle-ci : « Je veux, disait-elle, que tu aies tout ce qui m'a manqué et que tu sois plus heureuse que moi. » Ce vœu de sa tendresse Mme Récamier l'a accompli autant qu'il a dépendu d'elle. Elle ne pouvait pas me donner les qualités rares et charmantes, les hautes vertus dont le ciel s'était plu à la combler, mais elle m'a donné le bonheur intérieur qui ne lui avait point été accordé, et en m'unissant à l'homme que j'aimais et dont j'étais aimée elle a réalisé pour sa fille d'adoption cette suprême félicité de l'amour dans le mariage, le rêve et le regret de sa vie.