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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Camille Jordan] → [Mme Récamier], 4 décembre 1811, [Lyon]

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

[Camille Jordan] → [Mme Récamier], 4 décembre 1811, [Lyon]

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 92–94 · chapitre 64 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« 4 décembre 1811.

« Pendant que j'étais en susceptibilité contre vous et m'étonnais de vous voir dans votre solitude ne vous souvenir de moi que pour en faire un bureau d'adresse, j'apprends par le baron de Vogt que vous-même vous plaignez de moi et dites n'avoir pas de mes lettres depuis votre exil. Ainsi tout n'est que malentendu dans cette pauvre vie humaine! Ainsi vous n'avez pas reçu une lettre que je vous ai écrite dans les premiers jours, sous le couvert de Mme de Catellan ! Se peut-il que des expressions aussi inoffensives du plus légitime intérêt n'aient pas trouvé libre passage? ou dois-je accuser la négligence de Me de Catellan ? J'en serais en vérité tenté, car voilà bien trois fois que je lui ai écrit depuis un an sans en recevoir un signe de vie. Mais au défaut de ma lettre, mon cœur ne vous était-il pas connu et pouviez-vous douter de ma sensibilité à vos peines ? Moi qui vous aimais heureuse, entourée, que dois-je être pour vous solitaire et triste peut-être? Je puis à la vérité n'égaler pas toujours l'enthousiasme allemand du baron qui ne vous connaît pas un seul petit défaut, dont les lettres sur vous sont des hymmes. Mais mon amitié plus clairvoyante en est-elle moins tendre? Et sa franchise même ne vous fut-elle pas sans cesse un garant de sa fidélité? On avait dit que vous viendriez à Lyon, vous auriez vu si je vous aurais soignée! J'ai appris depuis qu'il fallait renoncer à cet espoir. J'ai su plusieurs fois indirectement de vos nouvelles et comment vous vivez. On assure que vous êtes le modèle des exilés par la résignation, la patience, la prudence, la non-exigeance envers les amis, la délicatesse de tous les procédés et de tous les sentiments : Je reconnais bien là ce quelque chose de noble que j'ai toujours aimé en vous. Il paraît au reste que vous n'aurez pas longtemps à donner l'exemple de ces vertus, que ce grand cœur d'un grand prince qui ne peut rien avoir de sérieux et d'hostile contre vous, ne tardera pas à faire cesser une passagère épreuve. Avez-vous encore Mme de Catellan? Avez-vous vu passer un de vos compagnons d'infortune ? Recevez-vous quelquefois des nouvelles de cet orageux lac Léman? Il y a des siècles que je n'en ai pas. Vous avez pu savoir quel long séjour le baron a fait près de nous, et combien j'ai joui du charme de son commerce. Je vous annonçais, je crois, dans cette: lettre que vous n'avez pas reçue, que ma femme: était à la veille d'accoucher. - On vous aura. dit qu'elle m'avait donné un fils. J'ai donc goûté une troisième fois le bonheur de la paternité. Et la mère et les enfants sont en ce moment aussi bien que possible. Caroline que vous avez paru remarquer, est en effet, ce me semble, d'une gentillesse et d'une sensibilité remarquables. Ma femme me charge de vous dire d'une manière toute spéciale combien elle se souvient de vous et s'intéresse à votre destinée.

« Régny, Milady et bien d'autres vous conservent de tendres et fidèles souvenirs. Adieu donc, chère Juliette, et vous qui fûtes toujours si bonne et si parfaite envers moi dans vos jours heureux, n'abusez plus de ce privilége de vos peines pour me négliger, pour me maltraiter et répétez-moi bientôt que vous m'aimez toujours.i