Avant-propos
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Lorsque j'essayai, il y a douze ans, en publiant les Souvenirs et Correspondances tirés des papiers de Madame Récamier, de tracer une image fidèle de cette noble et incomparable personne, je sentais bien que le portrait eût été plus frappant, plus vivant encore si, au lieu d'imprimer les lettres qui lui furent adressées, j'avais donné celles qu'elle-même avait écrites.
En effet, les lettres de ses amis n'étaient que le miroir où son âme et ses traits venaient se refléter, tandis que les lettres émanées d'elle, eussent été l'apparition même de sa personne. Mais je n'avais alors ma disposition que la correspondance échangée entre Madame Récamier et moi; ces lettres peu nombreuses, car nous nous sommes très-rarement quittées, étaient d'une nature trop intime pour que je n'eusse pas une certaine répugnance à les publier.
Vingt-deux ans, hélas! se sont écoulés depuis que nous avons vu disparaître cette femme, type achevé de grâce et de pureté, dont l'irrésistible séduction tenait autant à la bonté, à l'énergie et à la sincérité de son âme qu'à son éblouissante beauté.
Du cercle brillant d'amis dévoués qui formaient son cortége et on pourrait dire, sa couronne, bien peu survivent : la mort a fauché la plupart de ces débris du salon de l'Abbaye-au-bois, et c'est à cette triste condition que nous devons les lettres de Madame Récamier qui sont revenues entre nos mains.
La publication que nous en faisons jourd'hui, complétée par beaucoup d'autres lettres, égalementț inédites, aura, nous l'espérons, pour résultat, de faire mieux connaître et de plus en plus apprécier ce monde disparu; milieu charmant dont rien dans la société actuelle ne saurait donner l'idée et où l'élévation des sentiments, la délicatesse du goût, l'indépendance parfaite des caractères revêtaient un langage plein d'élégance et d'urbanité.
Il fallait arrêter un plan pour cette publication de lettres et de documents; celui qui nous a paru le plus naturel et que nous avons adopté, consiste à grouper dans l'ordre de leur date les diverses relations de Mme Récamier, de manière à la montrer successivement entourée des amis de sa jeunesse et de ceux de son âge mûr.
Le lecteur aurait le droit de s'étonner, si nous ne lui en disions le motif, de ne trouver dans ce volume, ni lettres; ni dé-la particuliers autres que ceux que nous avons déjà donnés, sur l'homme qu'un sentiment profond, un culte aussi désintéressé qu'exalté attacha jusqu'à sa mort à Mme Récamier; nous voulons parler du philosophe Ballanche. Il est certain que son dévouement absolu fit de lui l'esclave volontaire de celle qui réalisait pour lui le type de tout ce qu'il y a de beau et de noble sur la terre, et Mme Récamier n'eut jamais dans le cœur de Ballanche d'autre rivale que l'humanité. Elle lui accorda en retour une confiance sans bornes, et il tint une grande place dans sa vie. M. Victor de Laprade, l'ami, le disciple de Ballanche prépare une édition complète des œuvres du philosophe lyonnais, elle comprendra outre les travaux inédits de Ballanche, un volume de correspondance, nous avons été heureux de lui fournir toutes les lettres que nous possédions.
En lisant la partie des correspondances que nous publions qui s'échangea sous le premier empire, on sera sans doute frappé du degré de compression qu'était arrivée à exercer sur les plus fers esprits la tyrannie tracassière de la police de l'empire ; la certitude que tout ce qu'on écrivait était lu, commenté avec une jalouse et subalterne défiance, mettait une gêne extrême dans les épanchements de l'intimité. Entre les proscrits, qui avaient bravé l'exil qu'ils subissaient, le mot même d'exil est très-rarement prononcé; ils ne parlent presque jamais des événements politiques; M. de Montmorency si activement, si ardemment dévoué à la cause du Souverain Pontife prisonnier, ne fait pas une seule allusion à la situation de Pie VII.
En présence de tels faits on comprend mieux la passion qu'avait Mme de Staël d'échapper à l'action de cette machine pneumatique administrative, sous laquelle une main de fer réduisait tout au silence.