Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
[M. Récamier] → [Mme Récamier], 3 septembre 1811, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Paris, le 3 septembre 1811.
« C'est aujourd'hui, ma bonne amie, le dixième jour depuis ton départ : je n'ai reçu aucune lettre ni nouvelles directes ou indirectes sur ton compte, toute la famille et nos divers amis partagent la surprise et presque l'inquiétude d'une négligence de ta part qui se trouve sitôt et tellement en opposition avec les promesses que tu nous avois faites en partant.
« Quant à moy ici, j'ai été fort exact à t'écrire, d'abord jeudi passé, une longue lettre et depuis tout ce qui m'est venu pour toy toujours sous le couvert de MM. Mentsch et Ce. Je continuerai de même jusqu'à ce que tu me désignes toy-mêm le changement que je devrois apporter dans la marche de notre correspondance pour laquelle i conviendra désormais de mettre la régularité e la méthode que pourra exiger son importance dans la circonstance délicate et critique où je vais t'apprendre que nous nous trouvons.
« Tu sçais que je ne retrouve pas toujours‹ cette fermeté de caractère que j'admire dans certains hommes, mais que malheureusement on ne se donne pas. J'en ai éprouvé assez peu pour m'inquiéter et m'allarmer beaucoup dimanche matin à dix heures, en recevant une injonction du conseiller d'État préfet de police de me rendre le lendemain à midi dans son cabinet pour affaire urgente qui me concerne. Quoique la lettre qui portoit cette invitation fut écrite en termes fort honnêtes, elle me tracassa infiniment le jour, la nuit; et le lendemain je fus fort exact à l'heure. On me fit entrer de suite dans le cabinet du préfet qui vint à moy et me dit: J'ai bien du regret de devoir être chargé auprès de vous d'une commission désagréable; il est question de Mme Récamier, 'ai l'ordre de l'empereur, il le tenoit à la main, de lui signifier celuy de se retirer à quarante lieues de Paris. J'ai cru devoir vous prier de passer chez moi pour vous en instruire particulièrement et sans faire passer cette signification par la filière de mes bureaux. Il faudra que vous m'accusiez réception de ma lettre, en me marquant que vous avez transmis sans délai cet ordre à Mme Récamier. Où se trouve-t-elle en ce moment? - Je luy témoignai mon extrême surprise d'un pareil ordre ; je lui observai que l'empereur n'étoit sans doute pas fixé sur tes estimables qualités d'abord, et sur ton admiration pour sa personne. Je luy dis que depuis dix jours que tu étois partie pour les eaux d'Aix je n'avais eu aucune de tes nouvelles directes ni indirectes, mais que dès le lendemain je te ferois connoître les intentions du gouvernement. de le priois de me faire connoître le motivé de l'ordre qu'il tenoit toujours à la main. - Il me répondit que de pareils ordres ne portoient ni considérants ni explications ; il me lut seulement : « Madame Récamier, née Juliette Bernard, se retirera à quarante lieues de Paris. » Je reconnus à cet énoncé de tes noms qu'il devoit avoir été pris sur la minute de ton passe-port pris à la préfecture de police, qu'on avoit demandé dans les mêmes termes. Je lui demandai si cela pouvoit porter sur tes relations avec Mme de Staël ; il répondit que tu ne pouvois pas ignorer combien tout ce qui y tenoit étoit jugé peu favorablement de la part du gouvernement. - Mais, luy dis-je, comment dois-je m'y prendre pour conjurer un pareil événement? - Il convient, me dit-il, de laisser passer quelque tems sans faire aucune réclamation qui resteroit sans effet. Voilà l'Empereur parti, nous jugerons à son retour ce qu'il conviendra de faire. Si Mme Récamier se trouve chez Mme de Staël, elle peut y rester provisoirement; mais où qu'elle soit, bien observer sa conduite et ses démarches pour ne pas ajouter aux impressions que doit avoir eues le gouvernement en prononçant l'ordre de son exil. - Je te rends, ma bonne amie, à peu près mot pour mot la conversation que j'ai eue avec le préfet afin que tu saches bien à quoy t'en tenir et que tu te règles en conséquence. Je joins même à la présente la copie de la lettre que je luy ai adressée ce matin, ainsy qu'il me l'avoit demandée et dans le même but.
« Il n'y a pas un des individus de la famille, de la maison et du peu d'amis que j'ai mis dans la confidence de la chose qui ne se soit écrié : J'avois dit et prévu ce qui arrive ; si j'avois eu quelque autorité sur Mme Récamier, je me serois fortement oppose à ce fatal voyage.
« Je ne te ferai, quant à moi, aucune observation parce que déjà nous nous les étions faites ensemble, et que ta volonté, tes goûts, tes affections et tes prétendus devoirs religieux à l'amitié, ont été toujours la règle et le bonheur de ma conduite à ton égard. D'ailleurs c'est chose faite aujourd'huy, il seroit inutile de s'appesantir sur des regrets gratuits et superflus dans la circonstance; il n'est question que de chercher à adoucir ta situation et surtout à ne pas l'aggraver par de nouvelles légèretés qui pourroient avoir les conséquences les plus funestes pour moy d'abord, qui dans ma position ai plus besoin de bienveillance et d'appeler sur moyles préventions favorables que les dispositions contraires ; et ensuite pour les progrès des carrières diverses de chacun des individus de la famille, s'il devoit arriver quel'empereur prit notre nom et celuy de ton papa en aversion et en dégoût. D'après cela Je crois ne devoir te prescrire aucun système de conduite pour le moment, comme plus tard, si cet exil devoit, contre mon attente, durer longtems. Je te conjure seulement de ne prendre de conseils que de ta prudence et de ta sagesse : je connois assez le degré de l'une et de l'autre chez toy pour m'en rapporter complétement à ce que tu croiras devoir faire et décider dans ce moment délicat; défends-toi surtout de l'attrait et de l'influence qui t'environnent, et si tu veux me consulter sur le parti auquel tu devras t'arrêter, je ferai en sorte d'y réunir toutes les convenances et naturellement les tiennes, en les combinant avec la satisfaction que j'éprouverai à pouvoir me réunir à toy le plus souvent qu'il me sera possible, car l'idée d'une séparation trop prolongée, d'un ménage divisé, de l'absence de cet ensemble de notre intérieur auquel tu trouvois quelque charme ont fait déjà naître en moy des idées sombres et fort tristes dont je ne peux pas me défendre.
« En sortant de ma séance de la police, je me rendis directement aux droits réunis, auprès de ton papa auquel je l'avois promis pour le soulager de la sollicitude de l'injonction de la veille et qu'il pût en informer M. Simonard parti le matin avec ce poids, en compagnie de sa belle-fille pour Lyon. De là je me rendis chez le duc d'Abrantès : il venoit de partir pour faire sa cour à Compiègne. Je croyois ensuite trouver encore M. de Catellan, il étoit parti de la veille pour Contréxeville ; je vais écrire à madame à Angervilliers, et à M. Dalmassy à Richecourt, d'ailleurs je ne dis pas un mot de l'événement à qui que ce soit, si ce n'est aux amis de cœur. Je vais aller pour cela chez M. Degérando et chez Lemontey ; mon frère et ma belle-sœur ont été désolés.i