Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Prosper Mérimée → [Mme Récamier]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Madame,
« Une lettre d'Ampère m'apprend que vous avez la bonté de penser à moi pour accompagner M. le duc de Laval dans son ambassade à Londres, et que vous étiez disposée à le solliciter en ma faveur. Je suis venu ce matin à l'Abbaye-au-Bois, pour vous parler à ce sujet, et j'en suis sorti avec le regret de n'avoir pu vous faire mes remercîments, et vous témoigner combien j'étais touché de cette marque d'intérêt de votre part. Je vous demande la permission, Madame, de vous expliquer les motifs qui m'engagent aujourd'hui à refuser une faveur, qu'en tout autre temps j'aurais acceptée avec le plus grand plaisir.
« Je suis auteur de quelques médiocres ouvrages, et à ce titre mon nom a paru dans les journaux. Étranger toute ma vie à la politique, dans mes livres j'ai montré (et peut-être trop crûment) mon opinion. J'ai pensé que sous l'administration actuelle, accepter des fonctions, quelque peu importantes qu'elles soient, serait n'être pas d'accord avec moi-même. Vous avouerai-je que l'exemple de M. de Chateaubriand m'a confirmé dans cette résolution? Voilà, direz-vous, une grande présomption, et j'ai bien mauvaise grâce à comparer une place de secrétaire ou de sous-secrétaire, à une ambassade importante, et à me citer à côté du premier écrivain de notre époque. - Pourtant, Madame, un simple soldat n'a rien de mieux à faire qu'à suivre autant qu'il le peut l'exemple de son général, et il m'a semblé que M. de Chateaubriand avait dicté leur devoir à tous les gens de lettres, grands ou petits.
« Et puis la maladie d'écrire! - On ne s'en guérit pas. Il me faudrait, ou ne plus écrire, ce qui me serait peut être difficile, ou bien me contraindre, et mon seul mérite jusqu'ici a été d'être franc. - Encore de l'orgueil, - mais cette fois je vous l'abandonne et ce motif-là n'est rien auprès du premier.
« Oserais-je vous prier, Madame, de me conserver votre bienveillance pour un autre temps? En attendant veuillez croire à ma vive reconnaissance et agréer mes remercîments et mes hommages respectueux.
« P. Mérimée. »