Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Dans la pensée d'Ampère, au moment où il recevait la bienveillante proposition de la duchesse de Mouchy, une seule association était possible, celle qui l'eût fixé auprès de Tocqueville, car il ignorait encore le sentiment qui devait disposer du reste de sa vie. M. de Tocqueville, de son côté, désirait vivement que des habitudes communes vinssent le réunir enfin à son errant ami. Le sort en ordonna tout autrement. Pendant le séjour qu'il avait fait à Sorrente en 1850, Ampère avait rencontré une famille française avec laquelle il avait eu des rapports aimables, mais sans intimité. Depuis cette époque, la santé d'une fille adorée ramena chaque hiver M. et Mme Cheuvreux en Italie et finit par les y fixer. Ampère attiré à Rome par ses travaux historiques et archéologiques, les retrouva dans la ville objet constant de sa prédilection. Invinciblement subjugué par une personne d'une âme céleste, il ș'attacha passionnément, comme il s'attachait, en se donnant tout entier à la famille dont il partagea d'abord les longues et incessantes inquiétudes, puis la poignante douleur, enfin le culte pour une sainte mémoire. Désormais sa vie se partagea assez inégalement entre Rome, Tocqueville et Paris. Il faisait à cette dernière ville la part aussi petite qu'il pouvait, sans manquer aux devoirs qui le rappelaient au Collége de France. Dans le dégoût qui l'avait saisi pour le séjour de Paris, se mêlait chez Ampère le pénible sentiment de toutes les pertes de cœur qu'il avait faites. Ainsi, l'année qui suivit sa course au nouveau monde, Ampère avait encore paru se retremper et retrouver son ancienne gaieté: il reçut alors deux coups fort rudes. L'un fut la mort d'Adrien de Jussieu, « mon plus ancien et l'un de mes meilleurs amis, » écrivait-il; l'autre, celle d'Ozanam. Ampère disait avec une douloureuse amertume : « Encore un vide dans ma vie et une grande tristesse. Il faut vraiment du courage pour continuer quand on voit tomber autour de soi ceux qu'on aime. Ce n'est vraiment pas la peine de vivre. » Aussi, à partir de l'époque où il atteignit les vingt années de professorat qui lui donnaient régulièrement le droit de se faire remplacer, abandonna-t-il avec joie sa chaire au suppléant dont le talent grandissait avec le succès.
Ampère écrivait de Rome le 14 février 1855 à la duchesse de Mouchy :