Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Camille Jordan → Mme de Staël, 5 octobre 1807, Lyon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
CAMILLE JORDAN A Mme DE STAËL.
« Lyon, 5 octobre 1807,
« Je viens donc vous rendre compte de ce dépôt si cher: elle est partie hier à une heure et je l'ai accompagnée à quelque distance, Vous étiez mêlée à toutes nos dernières paroles, Elleme fit promettre de ne point vous dire sa cruelle étourderie ; mais le moyen de vous la taire ? Nous l'avions avec beaucoup de peine enfin persuadée de prendre un domestique, je lui en avais trouvé un excellent, lorsqu'elle s'arrange avec un jeune cousin pour l'emmener dans sa voiture. Cela me parut mieux encore: mais qu'arrive-t-il? Au moment précis du départ cet absurde cousin change de projet. Je veux faire suspendre le départ pour recourir au domestique, elle ne veut pas, elle s'entête follement pour aller seule et la voilà sur les grands chemins. J'en ai été désolé, mais cependant je vous l'avoue, mon inquiétude n'égale point la vôtre, pensant qu'elle ne voyage point la nuit, qu'elle s'arrête à moitié chemin, que les routes sont fréquentées et sûres, et combien à l'aspect de ce doux visage tout se tourne en obligeance et s'émeut pour la servir.
« Nous ne l'avons eue comme vous voyez que trois jours. Elle m'a trouvé dans la disposition d'âme la plus triste ; car j'avais un enfant très-malade, je venais d'apprendre une rechute de Degérando dans la fièvre : mais elle apparaissait comme un ange de consolation. Je l'ai peu quittée, mais peu vue en effet, comme je voulais la voir, tant elle était obsédée par les devoirs de parents et les politesses des étrangers, et une sorte de passion que Lady Webb a prise pour elle. A peine dans ce tourbillon avons-nous pu nous arranger quelques moments de solitude et de conversation intime. J'ai reconnu avec joie combien votre mutuelle amitié s'était en effet renouvelée et ennoblie, combien son âme était devenue plus sérieuse, plus religieuse, plus aimante, et je ne sais quel charme touchant m'a paru ajouté à tous ses anciens charmes. Je vous plains de perdre sa présence, mais je vous félicite d'avoir conquis et créé une telle affection. Sa santé aussi m'a consolé, tout l'annonce meilleure et c'était un doux spectacle après une journée où nous l'avions fort fatiguée à visiter nos campagnes, de la voir le soir chez Lady Webb danser une gavotte avec son ancienne légèreté et grâce. Elle fit malheureusement le lendemain une visite d'hospices qui lui causa des émotions trop fortes, elle dormit très-peu la nuit du départ. Elle était donc assez mal préparée au voyage, et il me tarde bien d'avoir les premières nouvelles de la route.
« Le baron1 faisait pitié au moment où il l'a quittée. Comme il l'aime! Il en devient plus digne d'être aimé. Dites-lui tous nos regrets de l'avoir si peu vu. - Mon enfant est mieux, mais la santé et la position de mon ami me tourmentent toujours.
1. Le baron de Vogt, qui avait accompagné la belle voyageuse de Genève à Lyon. ↩
« Ne m'oubliez pas auprès du cher Auguste, de MM. Schlegel, de Sabran et Sismondi. »