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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Mathieu de Montmorency] → [Mme Récamier], samedi soir 10 mai, Vincelles, près Auxerre

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

[Mathieu de Montmorency] → [Mme Récamier], samedi soir 10 mai, Vincelles, près Auxerre

Madame Récamier · 4 min de lecture · p. 22–25 · chapitre 15 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Vincelles, près Auxerre, ce samedi soir 10 mai.

« Il est peu de personnes qui doivent être moins accoutumées que l'aimable Juliette à voir quelques jours sans réponse les lettres qu'elles écrivent. Pardonnez-moi si je n'ai pas répondu tout de suite à la vôtre qui est toute aimable, quoique toute précipitée. Pardonnez, non à moi, qui vraiment ne suis pas coupable, mais à la singulière et assez désagréable habitude que prend la poste de retarder toutes nos lettres pour Auxerre d'un courrier. Je voudrais bien au moins que le bureau d'examen et de lecture des lettres fût plus preste dans ses fonctions et que s'ils lisent celle-ci, l'avis leur profitât. La vôtre ne m'est arrivée qu'aujourd'hui même à quatre heures. Quoique vous ayez eu la bonté d'oublier la date, ce qui quelquefois peut déranger les calculs des pauvres campagnards, il entre dans les miens, d'après l'avis qu'on m'avait donné de votre lettre, qu'elle a dû être écrite le mercredi et nous sommes déjà à cette fin même de la semaine que vous destiniez au paisible et solitaire séjour de Vincelles. - Les habitants seraient trop fâchés que rien dérangeât vos bonnes intentions pour eux; il y a une petite Albertine dont le visage s'épanouit en pensant qu'elle vous verra ici. La maîtresse de la maison y attache le plus grand prix et vous dirait d'arriver dans le moment quelconque qui vous conviendra le mieux, plutôt que de ne pas arriver du tout. Mais en rapprochant quelques circonstances d'une visite pour les premiers jours de la semaine que je projette d'aller faire dans une famille voisine, d'un parent malade, auquel vous vous êtes intéressée comme à tous les malheureux, et une petite course d'affaires qu'elle projette du côté de Briare, nous vous proposerions d'arriver samedi matin au plus tard avec le jeune cavalier Albert1 qui se rappelait si bien vos bontés et qui était des plus empressés à aller les réclamer dans son voyage à Paris, et qui serait également fier de vous ramener ici et désespéré de perdre quelque chose de votre séjour. Son Mentor2 qui doit avoir l'honneur de vous voir, est un Allemand tout à fait spirituel et distingué qui vous offrirait aussi ses services obligeants. J'entends que vous me demandez aussi de répondre à votre question sur un autre cavalier de ma connaissance3. J'y suis tout à fait embarrassé : car rien ne me ferait plus de plaisir que de le voir, que de le posséder ici dans une si agréable et si intime société; notre amie le désire vivement; elle a déjà voulu me persuader à cet égard et prétend que la société du jeune homme et du Mentor rend cela plus facile et plus convenable. Mais je crains encore que cela ne le soit pas. Ma grave raison se roidit contre ma propre inclination et je conclus, malgré moi, en conscience, à des inconvénients dont je rends la délicatesse d'Adrien juge contre son propre goût. Je crains surtout les petits discours dans le public, et en particulier du côté de l'hôtel de Luynes. - Pardonnez, aimable Juliette, cette franche sévérité qui me semble imposée à l'amitié, quand on lui demande conseil. Je crains qu'Adrien ne m'en sache assez mauvais gré : dites-lui que je n'ose pas lui écrire à cause de cela, que nous parlons souvent de lui et que je l'aime toujours de tout mon cœur.

1. Albert, second fils de Mme de Staël. ↩

2. Schlegel. ↩

3. Adrien de Montmorency, qui demandait d'être autorisé à aller e Vincelles. ↩

«Je m'aperçois que je n'ai pas encore parlé de la première nouvelle de votre lettre. Elle n'en a pas été une pour nous, parce que la même certitude avait été donnée ici directement par le préfet. Mais vous y mettiez tant d'intérêt en l'annonçant! Vous en éprouverez un bien véritable en voyant par vos yeux le malheur que cette permanence de mauvaise volonté cause à notre amie. Ah! vous êtes toujours digne plus que personne d'être l'amie du malheur ! Adieu, je jouis doublement et très-sincèrement du mieux de madame votre mère qui nous permet d'espérer de si bons moments. Permettez-moi de les compter pour moi et d'insister à cause de cela sur votre départ de Paris le vendredi pour arriver ici le plus tôt possible le samedi. Pourquoi n'amèneriez-vous pas Camille? Recevez tous les tendres hommages de Vincelles. Ne pourriez-vous pas nous faire savoir quelque chose sur la réponse quelconque faite à la liquidation demandée1?»

1. Ceci fait allusion à la réclamation de Mme de Staël des deux millions avancés à l'Etat par M. Necker. ↩