Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
[La comtesse de Boigne] → [Mme Récamier], 15 octobre 1811, [Paris]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Le 15 octobre 1811.
« Mme de Catellan2 me fait espérer une occasion de vous écrire. J'en profite avec d'autant plus d'empressement qu'il y a longtemps que j'en désire une, et que la crainte seule de vous déplaire m'a empêchée de vous écrire tout simplement par la poste, non pas pour vous parler de tout ce que je pense, mais pour vous demander de vos nouvelles. J'espère voir Mme de Catellan aujourd'hui; elle m'en donnera et elle me dira, j'espère, quels sont vos projets et surtout vos espérances. Je vous parlerais de mes regrets et de mon tendre intérêt s'ils avaient quelque chose de remarquable, mais je vois mes sentiments partagés par tout le monde; il semble que tous les avis se réunissent sur vous et les personnes qui vous sont les plus étrangères s'affligent de votre absence. Vous recueillez dans ce moment le fruit de cette aimable bienveillance, de ce don du Ciel dont je vous ai si souvent parlé, qui vous accompagne partout, qui vous tera partout des partisans, des admirateurs et des amis fidèles. J'ai vu Adrien1 hier au soir, je l'ai accablé de questions, mais vous savez comme ses réponses sont peu satisfaisantes, comme il est distrait même sur les choses qui l'intéressent le plus : j'en saurai plus sur votre position en causant dix minutes avec Mme de Catellan qu'Adrien ne m'en a appris en deux heures. - J'aime Mme de Catellan de son dévouement pour vous ; savoir à ce point vous apprécier est déjà un mérite. Qui je plaindrais de tout mon cœur, si la mobilité de son imagination ne la sauvait pas de la réflexion, c'est votre amie1. Je ne vous dirai pas que j'avais prévu le résultat, vous le savez bien et vous aussi vous le prévoyiez; mais votre angélique bonté vous a entraînée; moi, qui ne suis pas si bonne, je ne l'aurais pas été. Malheureusement on ne peut revenir sur ce qui est. Mais dans le nombre d'amis puissants que vous avez si souvent employés pour les autres, n'y en a-t-il pas qui puisse dire à l'Empereur une chose bien vraie, c'est que vous ne méritez pas la distinction qu'il vous accorde? Je ne connais personne plus fidèle en amitié que vous et moins entière en opinions. Il me semble que c'est comme cela qu'il faudrait présenter cette affaire, et cela est tellement vrai que je pense qu'il ne faudrait qu'avoir l'occasion de le dire.
2. La marquise de Catellan, dont le nom se retrouve souvent dans cette correspondance, s'était arrachée aux habitudes élégantes d'une grande fortune pour partager avec Mme Récamier, pendant quelques semaines, la solitude et l'ennui du séjour de Châlons. Revenue à Paris, elle servait de centre à toutes les communications avec son amie exilée. ↩
1. De Montmorency. ↩
1. Mme de Stadl. ↩
J'ai eu aussi mes petites tribulations, mais elles sont d'un genre trop domestique pour valoir la peine d'en parler. En revanche, j'ai eu l'extrême satisfaction de retrouver ma mère bien mieux que je ne l'avais quittée. Elle me charge de vous dire mille choses aimables, mon père et mon frère sent à vos pieds.
« Répondez-moi franchement si vous voulez que de temps en temps je vous écrive : je ne vous parlerai ni de votre position, ni d'aucune affaire, mais je vous conterai des nouvelles de la société qui pourront vous distraire. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je serai heureuse de vous parler de ma tendre amitié. »