Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
[J.-J. Ampère] → [La duchesse de Mouchy], 27 juillet 1857, Borgovico, près de Côme
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Borgovico, près de Côme, 27 juillet 1857.
« Je pourrais et je devrais peut-être, madame la duchesse, employer une page ou deux à me justifier d'avoir été si longtemps sans vous écrire, sans vous remercier de la gracieuse et spirituelle lettre que j'ai reçue à Rome. Mais cela vous ennuierait beaucoup et vous ferait regretter mon silence. Je vous ferai donc grâce des causes de ce silence : du travail à Rome, du déplacement depuis, de la paresse ici sur les bords de ce lac enchanté, vous pouvez croire à tout excepté à l'oubli et à l'ingratitude. Nous avons donc perdu cet aimable et excellent M. Briffaut! quoique redoutée depuis longtemps, cette perte m'a été fort douloureuse. Vous l'aurez regretté aussi; son souvenir, que je conserverai, est lié pour moi, à bien des souvenirs et par-dessus tout à celui du temps que j'ai passé à Mouchy, encore malade et entouré de soins si affectueux et si délicats, quand je me révoltais contre madame votre mère, dont le charmant esprit ne faisait rien perdre à sa bonté attentive aux plus petits détails, lorsque pour mon bien elle voulait m'empêcher de manger. - Vous êtes, j'imagine, dans ce Mouchy auquel je pense bien souvent. Vous devez y souffrir de cette chaleur dont on souffre partout, et vous n'avez pas un lac pour respirer le soir ; ce lac, dont je n'explore que les curiosités naturelles, offre sur ses bords heureux des curiosités de toutes sortes. Mme S...off, qui vient de le quitter, y voguait chaque jour avec le même uniforme, si ce n'est avec le même officier autrichien. Mme Pasta, qu'on aime beaucoup, n'y porte plus l'épée de Tancrède, mais elle y bêche son jardin à quatre heures du matin et a fait établir une trappe dans sa chambre à coucher pour voir de là ses lapins. Mme de V..., fugitive de la Pliniana, a changé de rive en changeant d'ami. Le prince de Belgiojoso est en enfance. Mme de Bocarmé, dont le fils a eu un malheur, a eu la singulière idée de venir cacher sa tristesse auprès du chalet de M Taglioni, dans une maison qu'elle a fait peindre en noir! La maison Taglioni est elle-même assez singulière, dit-on ; mais tout cela est sur la rive droite et j'habite la rive gauche, dans une société beaucoup plus morale et beaucoup plus de mon goût. Là, écrivaillant toujours, je cherche à oublier les tristesses de mon pays et à ne pas trop penser à celles du pays où je me trouve. Quand on veut bien nous laisser recevoir les Débats, nous y voyons qu'on se querelle entre soi sur la politique et la religion, comme si la politique n'était pas morte et la religion bien malade. Pour la littérature, je n'en entends pas beaucoup parler : il n'y a de très-vivant que Mme la Bourse. Cela ne doit pas faire un Paris bien intéressant, et vous n'avez pas perdu beaucoup, je pense, en le quittant cet hiver. Je pense cependant à y revenir, mais dans cette saison je n'y trouverais personne, et je reste provisoirement au bord de mon lac, mais sur la rive gauche. Si votre générosité vous portait jamais à m'écrire, j'en serais d'autant plus reconnaissant que je confesse ne pas la mériter. Mais une lettre de vous, Madame, serait un grand bienfait et un grand charme pour l'émigré. J'aimerais à savoir comment vous vous portez, à avoir des nouvelles de vos fils, du duc et de la duchesse de Noailles, de M. de Vérac, de Mme Standish, que je vous demanderais en particulier de ne pas oublier. J'aimerais aussi à être "appelé au souvenir de toutes ces personnes auxquelles je vous demande la permission d'exprimer par vous un respectueux attachement. »