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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Madame Récamier · 4 min de lecture · p. 266–270 · chapitre 154 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J.-J. Ampère publia, en 1832, sous ce titre : Allemagne et Scandinavie, tout un travail sur l'Edda et les Sagas, des imitations en vers du poëme et quelques esquisses des paysages du Nord, pleines de couleur et d'accent. Qu'on nous permette d'emprunter à ces esquisses du Nord, le tableau d'une si sombre grandeur qu'Ampère a tracé du passage du Catlegat. Le tour poétique de son imagination, également sensible aux scènes imposantes de la nature et aux merveilles de l'industrie humaine, s'y montre tout entier :

« A peine hors du Sund, nous sentîmes les vagues du Cattegat, bras de mer par lequel le détroit communique avec l'océan du Nord, et où cet océan s'engouffre et se soulève avec furie.

« La nuit vint orageuse, tous les passagers étaient malades et gisants çà et là. Pour moi, je n'oublierai jamais cette nuit du Cattegat que je passai toute entière sur le pont, couché sous un banc, à l'endroit où j'étais tombé. Le ciel n'était pas couvert, on y voyait seulement courir de petits nuages blancs cuivrés sur les bords ; le vent sifflait dans les cordages sans voiles, avec un bruit assez semblable au cri d'un oiseau, pendant que des chiens qui étaient à bord hurlaient d'une manière lugubre. Je comptais une à une les secousses intérieures que le mouvement de la machine communiquait au bâtiment et qui semblaient des convulsions toujours sur le point de le briser. Si j'avais été en état de penser à quelque chose, j'aurais admiré cette puissante machine qui me portait ; ce navire qui marchait contre le vent, heurtant de front les vagues et les fendant. La flotte russe qui allait à Navarin partager la gloire libératrice de notre pavillon était sortie la veille du détroit. Ces grands vaisseaux de guerre que j'avais contemplés avec admiration ne purent tenir la mer et rentrèrent dans le Sund. Nous passâmes à travers l'escadre : c'était merveille de voir notre bâtiment, si petit en comparaison, poursuivre son chemin en dépit de la tempête qui forçait ces géants à reculer.

« C'était un beau triomphe et comme une bravade de la science. De nos jours la science a maîtrisé la nature jusqu'à l'insulter. i

C'est après le retour de J.-J. Ampère à Paris, que se place le mariage de sa jeune sœur; cot - événement, hélas ! n'apporta qu'un élément de trouble et de malheur de plus dans la famille de l'illustre mathématicien. Son gendre dont la raison s'altéra, mourut dans une maison de santé, et sa fille finit par succomber elle-même à une maladie noire. On se ferait difficilement l'idée du dévouement, de la patience, de l'oubli de lui-même, dont le jeune Ampère fit preuve dans ces tristes circonstances. Mais en se rappelant toutes les amertumes qui le poursuivirent dans sa vie de famille, on comprend davantage de quel prix fut pour lui l'asile si doux, si affectueux de l'Abbaye-au-Bois. Lorsque, abattu par de prosaïques ennuis ou de douloureuses inquiétudes, il revenait dans ce salon où de vrais amis s'associaient à ses chagrins, il sentait peu à peu le calme rentrer dans son âme, l'intérêt des questions générales l'arrachait à de pénibles préoccupations et il reprenait le mouvement, l'ardeur, les belles espérances, si naturels à son âge et à son caractère. Ampère avait présenté à Mme Récamier tous les jeunes membres de la famille de Jussieu, Adrien, Laurent, Alexis, il était heureux d'introduire ainsi dans le cercle qu'il nommait sa patrie les hommes de son âge auxquels il avait accordé son amitié. Il y amena aussi Sautelet et Prosper Mérimée.

Ce dernier venait, dès son entrée dans la carrière littéraire, de se placer au rang des maîtres par l'originalité de son esprit, la sobriété, la fermeté, la pureté de son style. Une aventure romanesque, dont le cruel éclat n'avait point porté atteinte à sa considération, lui donnait plutôt un certain lustre aux yeux des mondains. Sous un extérieur froid et sceptique, ses amis disaient qu'il cachait un cœur fidèle; on prétendait que sa réserve, un peu hautaine et moqueuse, servait de voile à une sorte de timidité, en tout cas elle ajoutait à la distinction de sa tournure et de ses manières. Sa conversation était solide et piquante à la fois ; il fut très-apprécié dans le salon de Mme Récamier, et M. Lenormant se lia dès lors avec lui d'une véritable affection.

J.-J. Ampère et Gérard (le célèbre peintre) se mirent en tête de donner une carrière à M. Mérimée et de le faire entrer dans la diplomatie ; il avait en effet beaucoup des qualités qui font réussir dans les situations de ce genre. On en parla à Mme Récamier qui entra volontiers dans ce projet. Le duc de Laval venait d'être nommé ambassadeur à Londres, il aimait l'esprit et les gens d'esprit, et l'idée de rallier au gouvernement du roi un jeune homme d'une réputation littéraire déjà brillante, devait le séduire. Il eût été tout disposé à attacher M. Mérimée comme secrétaire à sa légation, mais avant que la négociation ne fût très-avancée, Ampère quittait Paris, il partait pour le Midi de la France avec son père atteint déjà depuis quelque temps d'une affection du larynx, dont les progrès devenaient très-alarmants. Mme Récamier partait elle-même pour Dieppe avec le bon Ballanche, tandis que M. de Chateaubriand s'acheminait vers les Pyrénées, et que Mme Lenormant attendait à Toulon le retour de son mari, dont une longue absence l'avait séparée. Les hôtes ordinaires de l'Abbaye-au-Bois étaient, comme on le voit, fort dispersés, et l'affaire de M. Mérimée fut momentanément ajournée.

Mme Récamier écrivait de Dieppe à son jeune ami Ampère :