Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La réponse de Mme Récamier à cette affectueuse lettre ne se fit pas attendre :
« Cher Camille, disait-elle, au milieu de toutes mes peines, votre lettre a été une distraction bien douce pour moi. Je l'ai lue à M. Récamier qui est bien touché de votre intérêt. - L'attachement de mes amis soutient mon courage. - Quelque inattendus que fussent mes malheurs, je me suis trouvée résignée et j'ai eu la satisfaction d'adoucir par mes consolations et par mes soins les peines de mon mari et de ma famille. Mais aussi, cher Camille, ne dois-je pas rendre grâces au ciel qui, en me réservant à des peines si amères, m'a donné des amis pour me les faire supporter? Je suis bien sûre que vous avez regretté de ne pas être auprès de moi dans les jours malheureux. Mais perdons-nous l'espérance de vous voir cet hiver ? Pensez à toute la consolation que ce serait pour moi de vous voir ici.
Le malheur semblait s'acharner sur la brillante personne dont l'existence avait si souvent excité l'envie; après la ruine de son mari, Mme Récamier eut à subir une douleur beaucoup plus vive, celle que lui causa la mort d'une mère qu'elle adorait. Mme Bernard, jeune encore et toujours belle, luttait depuis plus d'une année contre une très douloureuse maladie; malgré les soins dont l'entourait la tendresse de sa fille elle y succomba à la fin de janvier 1807.
« Chère Julietté, écrivait le 3 février Camille Jordan à Mme Récamier, j'ai appris avec beaucoup de peine la perte que vous avez faite. Quoique prévue depuis si longtemps, quoique adoucie en quelque sorte par les cruelles douleurs dont elle délivre un être chéri, je comprends tout ce qu'elle a de sensible pour vous et combien ce malheur, ajouté à d'autres malheurs, laisse de vide et de sombre dans votre âme. Puisse au moins l'intérêt profond de tout ce qui vous entoure vous donner des consolations . Il vous reste de bien vrais amis, et vos peines semblent redoubler le sentiment qui les attache à vous. J'ose espérer que vous me placez toujours dans ce petit nombre de cœurs éprouvés sur lesquels vous vous reposez avec une entière sûreté et avec quelque douceur. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Récamier, à celui de votre cousine et de Mme de Catellan. Vous n'avez pas répondu il y a quelques mois à une lettre de moi qui semblait appeler une réponse; je n'attends pas davantage à présent, mais faites-moi au moins donner de vos nouvelles par Mme de Catellan; que j'apprenne que vous n'êtes pas trop malheureuse et que vous vous souvenez d'un de vos plus fidèles amis. »
Le nouveau et si profond chagrin dont la mort de sa mère avait pénétré l'âme de Mme Récamier ébranla fortement sa santé ; au milieu de l'été, famille et médecin se réunirent pour lui conseiller un changement d'air nécessaire à son rétablissement. Le désir très-vif chez elle de revoir Mme de Staël la décida au départ; elle projetait tout un voyage en Suisse et partit pour Coppet dans les premiers jours de juillet en compagnie du comte Elzéar de Sabran, ami fort intime aussi et fort dévoué de l'illustre exilée. On voyageait en poste, dans la voiture et avec les gens de Mme Récamier. On touchait au but, le voyage avait été jusque-là fort heureux, lorsqu'au tournant de la route qui borde à Moret un précipice assez profond, le postillon dirigeant mal les chevaux, la voiture, dont une roue porta dans le vide, versa, et voyageurs et attelage furent précipités dans l'abîme.
Des quatre chevaux, deux furent tués, le postillon blessé. Le domestique, assis sur le siége, put s'en élancer à temps et restait sur la route jetant de grands cris. Quant aux voyageurs enfermés dans la berline, Mme Récamier, sa femme de chambre et le comte de Sabran, plus ou moins contusionnés de cette horrible chute, ils furent relevés sans blessures graves. Mme Récamier seule avait eu le pied foulé; l'émotion causée par cet accident fut grande aussi bien à Paris qu'à Coppet.
M. de Montmorency écrivait le 19 juillet de Paris :