Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'horizon politique était terriblement sombre lorsque MM. Ampère revinrent à Paris à la mi-juin 1830. La lutte engagée entre la nation et le pouvoir royal touchait à son terme et, moins de deux mois après, paraissaient les fameuses ordonnances qui devaient être l'arrêt de mort de la branche aînée de la maison de Bourbon. J.-J. Ampère, dont les idées politiques étaient vives et très-libérales, ne se mêla pourtant pas à la polémique de la presse quotidienne, quoiqu'il fût dans un rapport étroit d'intimité avec Armand Carrel, avec M. Bastide, M. Magnin et autres rédacteurs du National et du Globe; il n'accepta non plus aucune fonction qui l'eût forcé à s'engager dans la lutte des partis. Esprit avant tout spéculatif et littéraire, mais ardent ami de la liberté religieuse et politique, il se disait républicain, appartenait par tempérament à l'opposition sous tous les régimes et portait une haine vigoureuse à l'arbitraire. Il était naturel qu'il saluât de tous ses vœux une révolution qui lui paraissait un progrès.
On se souvient que le duc de Broglie avait reçu dans le premier ministère du gouvernement de Louis-Philippe, le portefeuille de l'instruction publique. Parmi les heureuses mesures qui signalèrent sa courte administration, il faut placer l'ouverture de l'École normale, fermée pendant les dernières années de la restauration, et la création dans cet établissement d'une conférence de littérature confiée à J.-J. Ampère. Notre jeune professeur occupa ce poste trois ans et en même temps fut successivement chargé de suppléer à la faculté des lettres, d'abord M. Fauriel, puis l'année suivante, M. Villemain. En 1833, la mort d'Andrieux laissa vacante au Collége de France la chaire de littérature française. Les suffrages des professeurs désignèrent pour le remplacer J.-J. Ampère, dont quatre années de succès dans l'enseignement avaient constaté le talent et la valeur.
Niebuhr, ce maître dont Ampère avait si bien goûté l'enseignement, rappelant, dans la préface de son Histoire romaine, ses leçons de l'Université de Bonn, d'où son livre est sorti, exprime, à notre avis, d'une manière charmante, le double effet d'excitation de la pensée qui se produit du professeur zélé sur l'auditoire attentif, et de l'auditoire sur le professeur :
« Pyrrhus disait à ses Epirotes : « Vous êtes « mes ailes. » Le professeur zélé est animé du même sentiment envers des auditeurs qu'il aime et qui s'intéressent de toute leur âme à ses discours. Ce qui accélère les résultats de ses travaux, ce n'est pas seulement le soin qu'il met à leur paraître clair, à ne leur communiquer comme vérité rien de ce qui pourrait être douteux; c'est encore la vue de leur réunion, ce sont les rapports personnels dans lesquels il est avec eux qui réveillent mille idées dans le temps même où il leur parle; et l'on écrit bien mieux ce qui d'abord s'est vivement échappé de la première nspiration ! »
Niebuhr a raison; sans parler du monument que lui-même a élevé de la sorte, que d'ouvrages lu premier ordre ont été, en Allemagne et en 'rance, le résultat condensé d'un enseignement upérieur! Nous n'en citerons que deux : l'Histoire de la civilisation de M. Guizot et le Cours 'e littérature française de M. Villemain. Il en fut e même pour Ampère; celui de ses ouvrages ui devait, deux années de suite, être honoré par l'Académie des Inscriptions du prix Gobert, et qui reste un de ses meilleurs titres scientifiques, l'Histoire littéraire de la France avant le xiI° siècle, a été le fruit des travaux de son cours. La pensée originale de cette histoire, ce qui la distingue éminemment, c'est la recherche de ce qu'on peut appeler l'esprit français avant la France. L'auteur y étudie curieusement les auteurs latins nés sur le sol de la Gaule ; il découvre chez eux et y fait très-bien voir un caractère particulier et persistant à toutes les époques; et ce caractère est le même qu'a retrouvé la littérature française lorsqu'elle s'est formée.
Ampère compléta ce travail d'investigations de nos origines littéraires nationales par des recherches sur la formation de la langue, qui parurent en un volume dans l'année 1841. Mais en se traçant un plan d'enseignement aussi vaste, le jeune professeur comprit qu'il fallait y consacrer son attention tout entière, et il résolut de se démettre de ses fonctions de maître de conférence à l'école normale. A toutes les époques de sa vie, Ampère, dont le désintéressement étai sans égal, fut ainsi pressé de se dépouiller de toute fonction qui ne lui paraissait pas stricte ment nécessaire à lui fournir l'occasion de répandre des idées ou des doctrines qui lui étaient chères.
Un homme d'un esprit critique délicat, poëte et prosateur, M. Sainte-Beuve, eut à ce moment-là même l'envie de s'essayer dans l'enseignement. Il en parla à Ampère en lui manifestant le désir de le remplacer à l'école normale. Ampère, toujours prêt à entrer dans les combinaisons qui arrangeaient ses amis, adopta celle-ci avec empressement.
Avant de partir pour l'Italie où il devait passer le temps des vacances, il vit M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, et lui dit un mot des intentions de M. Sainte-Beuve, puis il partit laissant à une personne liée à la fois avec M. Guizot, avec lui-même et avec M. Sainte-Beuve le soin de poursuivre la négociation. Elle offrait plus d'une difficulté. M. Sainte-Beuve appartenait au parti le plus avancé de l'opinion républicaine, et il venait de publier Volupté, roman plein de talent, mais qui ne constituait pas précisément un titre universitaire.
M. Guizot fit très-bon marché de l'obstacle des opinions qui n'arrêtait pas M. Sainte-Beuve, il accueillit avec une bienveillance extrême la pensée de confier à M. Sainte-Beuve une chaire d'enseignement littéraire, pour lequel il lui paraissait merveilleusement doué. Mais il se refusait à une nomination immédiate qui eût semblé la récompense d'une œuvre à coup sûr peu morale ; il demanda qu'Ampère conservât quelque temps encore sa conférence à l'école et laissât au spirituel critique le temps de produire un livre plus en harmonie que Volupté, avec la gravité du professorat.
Ces conditions transmises à Ampère furent acceptées par lui avec dévouement. Il écrivit de Florence à Mme Lenormant :