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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Adrien de Montmorency → Mme Récamier, 28 mars 1812

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

Adrien de Montmorency → Mme Récamier, 28 mars 1812

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 128–131 · chapitre 78 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ADRIEN DE MONTMORENCY A Mme RÉCAMIER.

28 mars 1812.

« Je vous écris, chère amie, avec le cœur moins oppressé et une communication un peu plus libre par votre fidèle1 amie. - Je vais dîner chez elle, lui porter ma lettre et mes vœux pour vous, et l'envie qu'elle m'inspire d'être assez heureuse et indépendante pour aller vous trouver. Hélas! je ne voiș rien que de sinistre, je ne présage rien de bon, rien d'indulgent pour mes pauvres amis exilés, et même pour la plus malheureuse de toutes, qui est sans contredit cette pauvre Hermessinde1. J'ai la certitude qu'on sera à jamais inexorable pour elle. Je vais vous faire une intime confidence et vous y trouverez la raison de mon silence depuis plusieurs jours. Je voulais répondre à votre très-douce lettre, qui m'avait profondément touché et intéressé. Vous allez juger si j'ai bien fait de me taire.

1. La marquise de Catellan. ↩

1. La duchesse de Chevreuse. ↩

« J'ai reçu une lettre du ministre de la police2 m'invitant à me rendre chez lui; je n'y avais jamais été. Pour la première fois il s'est expliqué de la façon la plus sévère. Il m'a reproché des propos que je n'ai pas tenus, mais sans me les citer. Il m'a surtout reproché mon intérêt, mes plaintes sur les exilés, et mes rapports intimes avec eux : tout cela, je crois, était un exorde pour arriver à ce qu'il appelle ma neutralité.

2. Le duc de Rovigo. ↩

« Il est parti de ce texte pour me dire avec les manières les plus violentes que j'avais tout à craindre de sa sévérité, etc., etc. Je ne puis entrer ici dans de plus longs détails; tout cela vous explique assez que je suis sur le bord de l'abîme. Il était dans mon cœur et dans mon caractère de ne rien dire pour ma défense et de prendre celle de cette pauvre petite cousine1 mourante à Caen. - Il n'y a pas d'espérance pour elle ; elle mourra, là ou ailleurs et bientôt, mais elle n'ira pas à Orléans, elle ne sera pas rapprochée de vingt lieues comme le souhaitait sa malheureuse belle-mère qui la voit mourir sous ses yeux. « Lasciate ogni speranza. » Voilà les paroles infernales qu'il faut lui dire.

1. La duchesse de Chevreuse. ↩

« Pour Félicité2, je doute que son changement de domicile soit même une chose facile. Cependant on va le tenter, on va demander Orléans pour lui, avec la licence d'aller dans ses terres qui n'en sont pas éloignées. - Je conclus de toutes ces tristes lumières que j'ai acquises sur notre situation qu'il faut tâcher de s'arranger la vie le moins malheureusement, d'après les premières rigueurs imposées; il ne faut se flatter d'aucun changement en mieux ; il faut voir la plaie aussi profonde qu'elle est et ne point compter sur la générosité de cœurs qui ne s'attendrissent jamais. Pour vous, chère, il serait peut-être bien, après le temps assez supportable que vous avez passé avec les soins de vos amis, de choisir un endroit d'eaux qui vous fissent du bien. Les eaux ont de plus l'avantage de mettre quelquefois en relation avec des personnes importantes et qui peuvent être utiles.

2. Mathieu de Montmorency. ↩

« Pour moi, d'ici à un mois, je compte aller me faire oublier, s'il en est encore temps, à la campagne avec mon fils. J'irai en Touraine chez mon cousin Amédée, dont vous m'avez entendu parler souvent, et puis j'attendrai le retour de Félicité, de mon frère et de ma belle-sœur qui doivent remonter vers le Nord à peu près dans le même temps, c'est-à-dire vers la fin du mois de mai.

« Continuez à m'écrire par M. Récamier. Il est plus que jamais nécessaire de prendre les moyens indirects. J'ai eu de notre amie mère d'Albertine1 une lettre fort aimable, mais désespérée. Elle a plus d'élévation que de courage, et moins de résolution que d'élévation. Je chargerai votre amie d'un petit souvenir que je vous prie de garder. Vous ne lui parlerez pas de la confidence et de la visite que j'ai faite. Il faut souffrir, se taire et se contenter de sa propre estime. Mille et mille tendresses et impérissable attachement. »

1. Mme de Staël. ↩