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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Ballanche → Mme Lenormant, 18 juin 1829

Lettres de Madame Récamier à sa nièce (suite)

Ballanche → Mme Lenormant, 18 juin 1829

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 195–197 · chapitre 115 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. BALLANCHE A Mme LENORMANT.

« 18 juin 1829.

« Il me semble que le temps de votre exil est bien près de toucher à sa fin. J'espère bien qu'en ce moment vous mettez à profit ce qui vous en reste, et que vous prenez des bains de mer. Je ne saurais dire combien je fais cas de la santé; avec-elle on jouit plus et on supporte mieux. Il ne nous paraît plus dans les choses probables que vous alliez en Morée : M. Lenormant ne peut plus tarder è revenir, et vous, il ne peut pas vous convenir d'aller pour peu de temps affronter les différentes quarantaines qui vous seraient sans doute imposées. M. Lenormant fait șa tournée indépendamment de la commission. L'essentiel pour lui, c'est qu'il l'ait faite ; son avenir est assuré. Sans doute j'aurais beaucoup à l'interroger, et je me fais un vrai plaisir d'avoir pour lui une foule de renseignements. Je me fais vieux, je n'ai plus l'espoir d'aller visiter des lieux qu'il me serait cependant si utile de visiter, non pas pour le travail que j'accomplis en ce moment, mais pour Zénobie, si jamais je dois entreprendre une épopée des premiers temps du christianisme. Enfin, enfin, nous verrons.

« Hier, il y a eu l'assemblée la plus brillante à l'Abbaye-au-Bois; c'était pour la lecture de Moïse. Lafond1 lisait fort mal, parce que le manuscrit était mauvais ; mais M. de Chateaubriand s'est mis à lire lui-même : ainsi l'intérêt a bien compensé ce qui pouvait manquer à la lecture. Toutefois, Madame votre tante était sur les épines ; mais soyez certaine que tout a été très-bien, que l'impression a été ce qu'elle devait tout naturellement être, c'est-à-dire une impression de complète admiration. Parmi les auditeurs je me bornerai à vous citer Mmes Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Le Brun, Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin. Valery, Merimée, Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie; MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont, le baron Pasquier, Mme et Mi de Barante, et M'les de Sainte-Aulaire, Dugas-Monbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous donner la liste complète, car elle était fort belle.

1. De la Comédie française. ↩

« M. de Chateaubriand a été d'une grande perfection. Il n'a pas eu de mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez, beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports.

« Ampère devait être à la lecture, mais il n'arrive qu'aujourd'hui. Il est allé pieusement cher- 'cher son père, dont la santé donne quelque inquiétude. Mme Récamier a reçu ce matin une lettre de lui, dans laquelle il paraît plus tranquille. Ce jeune homme est fort attachant, et ce ne sera pas un de ceux que vous aimerez le moins à retrouver.

« Vous me demandez des nouvelles de ce qu'on s'amuse à appeler ma petite Eglise. Elle fait toujours des progrès. Les hommes dits progresseurs demandent à se mettre sous mon aile, et à ne rien publier que sous ma direction. C'est fort bien, mais il faudrait commencer par fonder l'entreprise, et ce n'est pas chose facile. Je voudrais vous parler des choses ministérielles, mais en vérité je ne sais rien.

« J'écris chez Madame votre tante et je lui cède la plume. Je ne veux plus que vous dire mes tendres sentiments et toute la part que je prends à votre exil pour vous et pour nous tous. »