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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Madame Récamier · 4 min de lecture · p. 326–329 · chapitre 182 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'Egypte, dont Ampère visita les monuments en archéologue avec beaucoup de fruit, ne l'avait pas frappé moins vivement par son côté poétique. L'aspect nouveau et grandiose de la nature de ce pays lui a inspiré un grand nombre de vers, et 'ajouterai de ses meilleurs. - A l'appui de ce ugement, qu'on nous permette de citer quelques strophes d'une longue pièce adressée au fleuve sur lequel il voguait :

Dans ma barque étendu, le front vers les étoiles, Je laisse errer mes vers au souffle de la nuit, Au souffle qui murmure en jouant dans les voiles, Au rivage qui passe, à l'onde qui s'enfuit.

Quand s'enflent doucement nos deux voiles croisées, Qui ressemblent de loin aux ailes des oiseaux, 1. Soliman-Pacha (Selves), major général de l'armée égyptienne, tait Lyonnais et avait eu des rapports avec M. Ampère le phyicien.

Et qu'en sillons mouvants légèrement creusées Aux côtés de la proue on sent glisser les eaux, L'âme alors se ranime, et l'active pensée, Comme le vent, la barque et l'horizon qui fuit, Court agile et légère, et sa course pressée Laisse loin la douleur qui, haletant, la suit.

La nuit vient, la nuit tombe, on s'abrite au rivage, Longtemps des matelots bruit le chant discord, Puis tout cesse, on n'entend qu'un bruit triste et sauvage, On charge les fusils, on se ferme, on s'endort ; Ou l'on veille écoutant le silence des plaines, La voix du pélican qui s'éveille à demi, Le chien qui jappe au seuil des cabanes lointaines, Le murmure lointain du grand fleuve endormi, Cependant du sommeil on consume les heures A contempler le cours lent et silencieux De ce monde où pour l'âme on rêve des demeures, Hiéroglyphes brillants des mystères des cieux. L'un sur l'autre écroulés, des siècles et des mondes Près de lui maintenant dorment silencieux, Leur sommeil est la mort, mais il vit, et ses ondes Réfléchissent toujours les déserts et les cieux. Et pour se consoler des présentes misères, Triste de ne plus voir rien de grand sur ses bords,

Rappelant du passé les gloires séculaires, Le vieux fleuve se plaît au souvenir des morts.

Pensif, il s'entretient des prodiges antiques De ces rois oubliés dont lui seul sait le nom; Et, de la descendant aux âges héroïques, Il murmure tout bas : Menés, Ramsès, Memnon.

Il sourit comme un frère aux antiques ruines Des temples dont il vit poser les fondements, Il salue en passant les deux cités divines, Ton nom seul, ô Memphis ! Thèbes, tes monuments ! Ne voulant plus rien voir après les pyramides, Comme un roi triomphant qui trancherait ses jours, Le fleuve impatient hâte ses flots rapides, Et, sombre, dans la mer ensevelit son cours.

Ces belles nuits, dont Ampère a si bien rendu le charme, faillirent lui coûter la vie; oublieux de toute précaution, après une journée qu'il avait, en vrai savant, employée tout entière à copier des inscriptions sous les rayons d'un soleil brûlant, il n'imaginait rien de mieux que de passer la nuit, couché sur le pont de sa barque, à respirer le frais en composant des vers ou en rêvant. Sous le climat de l'Orient, on paye cher les imprudences et les bravades; notre ami fut pris d'une violente dyssenterie, il n'en voulut pas moins achever son voyage et monta jusqu'à la seconde cataracte. C'est de ce lieu, terme de son excursion, qu'est datée une pièce de vers où se trahit un certain découragement et une aspiration touchante vers les amis absents.

Je touche au but du long pèlerinage; De mon retour c'est le commencement, Et je me sens au terme du voyage Bien loin, plus près dans le même moment. Je me sens loin, car grande est la distance Entre ces bords et tout ce qui m'est cher ; Mais à présent je marche vers la France, Et chaque pas viendra m'en rapprocher. Quand d'Abousir¹ je gravis la colline Qui montre à l'œil un si vaste horizon Et sur le Nil pend comme une ruine, Là d'un ami² j'ai reconnu le nom.

Soudain j'ai cru retrouver ceux que j'aime, Ceux que le ciel m'a laissés ici-bas; Pour un instant j'ai cru retrouver même Ceux qu'au retour je ne reverrai pas.

Il m'a semblé que ma famille entière Vivait ailleurs que dans mon souvenir. 1. Rocher d'où l'on domine la seconde cataracte. 2. Celui de Charles Lenormant.

Il me semblait que vers toi, pauvre père,

Comme autrefois je devais revenir !

Ainsi de loin, on rêve la présence De qui ne peut être à nos vœux rendu; C'est le retour plus triste que l'absence Qui fait sentir ce que l'on a perdu.

Son compagnon de voyage M. Durand, qui avait vainement essayé de lui faire prendre les précautions nécessaires sous un ciel étranger, obtenait trop tard qu'il se soumît aux soins de son amitié et à ses prescriptions de médecin; il le ramena, non sans peine, à Marseille, où la faiblesse et la maladie retinrent Ampère plusieurs semaines. Nous trouvons dans toutes les lettres adressées au malade par ses amis de l'Abbaye-au-Bois l'expression de leurs vives inquiétudes. Mme Récamier lui écrivait le 1er juin 1845 :