Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
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Mais tandis qu'il s'abandonnait aux travaux et aux succès de l'enseignement, notre ami était menacé d'un malheur que sa tendresse essayait de croire impossible. C'était en vain que depuis six ans il prodiguait à son père les soins les plus assidus; la phthisie du larynx dont l'illustre savant était atteint, un peu ralentie dans ses progrès, poursuivait néanmoins sa marche. On s'arrangeait, il est vrai, pour que les inspections de l'Université le conduisissent toujours vers le Midi; il avait passé en Provence une année entière avec son fils, lorsque celui-ci n'était point encore retenu à Paris par des devoirs publics; mais le mal l'emportait ; bien longtemps avant d'avoir accompli sa soixantième année, l'illustre académicien présentait l'aspect de la décrépitude. Maigre, défait, l'œil terne, la lèvre pendante, on lui eût donné quatre-vingts ans. Au milieu de ce dépérissement physique la vigueur de la pensée restait complète : toute question d'un intérêt général soulevée devant lui, captivait encore et ranimait sa puissante intelligence. Je me rappelle d'avoir assisté à une conversation où Ch. Lenormant, récemment revenu d'Égypte, expliquait à l'illustre Ampère la découverte de la lecture des hiéroglyphes et l'application qu'il • venait d'en voir faire par Champollion à tous les monuments des Pharaons, Transporté d'admiration, le vieillard moribond de tout à l'heure renaissait à la vie en écoutant ces prodiges du génie d'un autre homme. C'était vraiment un beau et noble spectacle. - Marie-André Ampère mourut à Marseille le 10 juin 1836.
Son fils ressentit de cette perte une profonde et ineffaçable douleur. Il avait eu pour ce père vivant une admiration ardente; il voua à sa mémoire un culte religieux. Lorsqu'en 1839, il publia l'Histoire littéraire de la France, il lui dédia ces trois volumes. Dans la touchante dédicace qui les précède, après avoir énuméré les titres impérissables de la gloire paternelle, il termine par ces mots : « Vraiment chrétien, il aima l'humanité. Il fut bon, simple et grand. »
Désormais nous verrons J.-J. Ampère se laisser beaucoup plus entraîner par sa passion des voyages. Dans une de ses préfaces, il a exposé la théorie de ce qu'il appelle la Critique en voyage. On fait toujours ainsi la théorie qui doit justifier son goût dominant. « Je suis loin de penser, dit-il, qu'il soit nécessaire d'avoir visité un pays pour comprendre et goûter la littérature que ce pays a produite, et qu'il soit impossible de sentir Pindare et Isaïe à moins d'avoir fait le voyage d'Athènes et de Jérusalem. Chacun, sans sortir de son cabinet, peut étudier les chefs-d'œuvre de la poésie, mais il manquera toujours quelque chose à cette étude, tant qu'on n'aura pas visité les pays où vécurent les grands écrivains, contemplé la nature qui les forma, et retrouvé pour ainsi dire leur âme aux lieux où elle est encore empreinte. Comment comprendre leur coloris si on ne connaît leur soleil? »
En septembre 1838, J.-J. Ampère fit, avec Ch. Lenormant et un autre archéologue éminent, M. Jean de Witte, ce qu'ils appelaient leur Voyage dantesque, c'est-à-dire qu'Ampère et ses deux compagnons, la Divine Comédie à la main, parcoururent la Toscane et la Lombardie, suivant de ville en ville, et pour ainsi dire pas à pas, les traces du grand poëte florentin. Ampère renouvela peu après et compléta cette excursion dantesque avec un noble patriote toscan, le marquis Capponi, auquel il avait voué une respectueuse amitié. Il résulta de ces recherches, à la fois minutieuses et passionnées, un travail du plus grand intérêt. L'appréciation délicate des beautés poétiques s'y mêle aux éclaircissements historiques, à l'étude des mœurs et des caractères, à la peinture des lieux, et donne à ce commentaire de la grande épopée de Dante, beaucoup de relief et de vie.
Ce Voyage dantesque, qu'Ampère réunit plus tard à ce qu'il nommait très-justement des études littéraires d'après nature, avait d'abord paru isolément et eut une singulière fortune. Accueilli en France par le succès le plus mérité, un Allemand lui fit l'honneur de le traduire et de l'imprimer sous son propre nom, en ajoutant il est vrai au titre comme acquit de conscience : Sur les traces de M. Ampère. Un Italien, faisant abstraction de cette addition qui lui parut insignifiante, traduisit la traduction allemande, et voulant pénétrer le pseudonyme qui cachait l'auteur, arriva à prouver pertinemment qu'elle était l'œuvre du prince Jean, actuellement roi de Saxe, qui a publié sur Dante des travaux fort estimés. S'approprier des provinces, c'est jeu de rois, s'approprier une œuvre littéraire, est une fantaisie de souverain plus rare, et Ampère s'écrie gaiement dans la préface de sa troisième édition : « L'opinion qui attribuait mon livre à une personne royale, n'avait rien que de fort honorable pour moi et s'appuyait sur des raisons excellentes, mais fort de mon identité, je déclare que je ne suis pas le roi de Saxe. »
On n'habite pas impunément ces contrées bénies où règne le soleil; Ampère, dont l'imagination s'était complue dans les premières années de sa jeunesse à la sombre poésie du Nord, éprouvait maintenant cette sorte d'attraction qui a toujours entraîné les peuples septentrionaux vers le Midi. On se rappelle que dans les lettres qu'il échangeait, à vingt-cinq ans, avec Charles Lenormant, celui-ci le raillait de ses préférences germaniques et lui prêchait l'éclectisme. La conversion était bien complète, et chaque année ramenait en Italie le studieux professeur du Collége de France, En 4844 ce fut vers l'Orient, en compagnie de MM. Prosper Mérimée, de Witte et Ch. Lenormant, que notre voyageur entreprit de porter ses pas. Je ne sais guère d'association qui pût offrir plus d'intérêt et d'agrément, que celle de ces quatre amis, tous profondément versés dans la connaissance de l'antiquité, amoureux du beau, par conséquent vivement sensibles aux chefs-d'œuvre de l'art grec, jeunes, aimant les aventures. Ampère n'était jamais plus aimable que sur les grands chemins, sa verve intarissable, sa bonne humeur semblaient croître avec les mille accidents inséparables d'une excursion en un pays où la civilisation renaissait à peine. Ch. Lenormant était le seul qui eût déjà visité l'Orient. Après avoir accompagné Champollion en Egypte, il avait fait partie de l'expédition de Morée; mais, en 1829, époque de son premier voyage en Grèce, Athènes était encore au pouvoir des Turcs. Pour lui comme pour ses compagnons, les beautés du Parthénon étaient donc une nouveauté et une révélation; car aucun dessin, aucune description ne préparent à l'effet souverain que produit le temple de Minerve, éclairé par l'éclat magique de la lumière orientale, dans son harmonie parfaite avec tout ce qui l'entoure.
Après une exploration attentive des monuments du continent grec, Ampère et M. Mérimée se séparèrent pour quelques jours des deux compagnons qu'ils devaient retrouver à Constantinople et accomplirent une course rapide en Asie Mineure. Sous forme de lettre à M. Sainte-Beuve, Ampère a publié un récit piquant de cet épisode de son voyage. Dans un morceau charmant, plus étendu et tout pénétré du souffle de l'inspiration antique avec ce qu'elle a d'exquis, de noble et de simple, il a aussi étudié la poésie grecque en Grèce. L'impression qu'il avait reçue de cette belle contrée y est rendue avec une grâce qu'il me semble avoir rarement retrouvée. Par d'ingénieux rapprochements entre l'architecture grecque, type immortel du beau, et le génie de a poésie hellénique, il cherche à définir et il fait presque comprendre l'heureuse organisation de ce peuple chez lequel le sentiment de l'harmonie et la perfection de la forme étaient poussés si loin. Nul n'a mieux compris le charme incomparable de la beauté de ce pays, que tous n'ont pas le don de sentir, qui échappe aux esprits vulgaires et demande pour être bien apprécié une délicatesse extrême dans les impressions, telle qu'Ampère la possédait au degré le plus remarquable.
« La vraie parure de la Grèce, dit-il, est cette mer admirable, qui l'entoure comme une ceinture nouée derrière elle, et dont les plis azurés ondoient avec tant de grâce sur ses flancs.
« Je ne crois pas qu'il y ait dans le monde un pays aussi insulaire que la Grèce; elle se compose en partie d'un archipel et d'une péninsule, le reste est entamé, pénétré par une foule de golfes sinueux. A chaque pas qu'on fait dans l'intérieur du pays on rencontre la mer; avec une coquetterie gracieuse, elle vient partout chercher le voyageur, et semble à chaque instant lui dire: Me voici, arrête-toi, regarde comme je suis belle. On pourrait étendre à toute la Grèce, le nom de l'Attique, rivage.
« Aussi la mer est partout présente dans les œuvres des poètes grecs, tous ont traité avec une complaisance particulière et un charme infini ce qu'on pourrait appeler la poésie de la mer. Les aventures de l'Odyssée se passent presque entièrement sur les flots; la scène de l'Iliade est constamment sur une plage.
« La mer fournit aux poëtes grecs des comparaisons fréquentes. On sent partout, en lisant les auteurs, comme en parcourant le pays ou son histoire, que la Grèce est essentiellement navigatrice, que de grandes destinées maritimes attendent ce peuple à qui Thémistocle révéla son génie, son empire et sa patrie véritables, en lui conseillant de s'enfermer dans des murailles de bois, ce peuple qui de nos jours a triomphé des Turcs à l'aide des vaisseaux de Psara et d'Hydra, comme il battit autrefois les Perses avec la flotte de Salamine. Quand on vogue sur la mer de Grèce, chaque coup de rame fait jaillir de la mémoire un vers empreint du charme infini de cette mer. En la voyant blanchir on se souvient de la gracieuse expression d'Alcman, qui appelle l'écume fleur des vagues. Si le vent s'élève on murmure avec le chœur des Troyennes captives : O brises, brises de la mer, où me conduisez-vous? » Si le vent est tombé, on dit avec Agamemnon : « Les oiseaux et la mer se taisent, les silences des vents tiennent l'onde immobile. » Que de fois j'ai répété ces vers d'Euripide! Je ne concevais rien d'aussi charmant que d'être surpris par un calme dans le golfe de Corinthe ou sur la mer des Alcyons. J'ai eu plusieurs fois ce bienheureux contre-temps, et j'étais loin de m'en plaindre. Dans ce calme des flots je retrouvais la sérénité qui domine l'art et la poésie des Grecs. La douce haleine qui caresse cette Thétis endormie, c'est la respiration de la muse grecque, le souffle léger qui enfle à peine les chalumeaux de Théocrite, et qu'on sent errer sur tous les belles œuvres de l'antiquité. »
C'est en 1842, l'année qui suivit ce voyage en Orient, que J.-J. Ampère fut élu pour remplacer M. de Gérando à l'Académie des inscriptions; ses travaux sur les origines de la littérature française et la formation de la langue y avaient marqué sa place.
La curiosité insatiable de tout apprendre, de tout connaître, de tout comprendre, héritage paternel transmis à Ampère avec la vie, l'entraînait, nous l'avons dit, vers les études les plus diverses, mais cet emploi d'une prodigieuse activité n'ôtait rien chez lui à la vivacité des affections. Loin de là, il était facilement dominé et appartenait pour ainsi dire aux personnes auxquelles il avait donné son cœur, Un homme, plus particulièrement que les autres, exerça sur lui l'ascendant d'une profonde amitié : ce fut Alexis de Tocqueville. On nous permettra donc de revenir sur nos pas et de chercher dans des souvenirs antérieurs à l'époque où nous sommes parvenus les commencements de cette liaison.
Dans l'hiver de 1836, peu de mois après l'apparition de son beau livre sur la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville fut présenté à Mme Récamier, et ce fut à l'Abbaye-au-Bois qu'Ampère le rencontra pour la première fois. On n'a point oublié la sensation que produisit l'ouvrage d'Alexis de Tocqueville dans le monde politique et littéraire. M. de Chateaubriand voulut introduire lui-même chez Mine Récamier, le jeune parent pour lequel il avait un goût tout particulier. La distinction éminemment aristocratique des manières, la grâce qui en tempérait la réserve un peu froide, la largeur et l'élévation d'un esprit où tant de fermeté s'alliait à tant de finesse, tout dans ce jeune homme, jusqu'à ses opinions très-libérales et presque républicaines, plaisait à M. de Chateaubriand. Il avait beaucoup joui de l'éclat inouï du début de Tocqueville dans la carrière littéraire et savait gré à un gentilhomme de si bien manier une plume.
Ampère, avant d'être personnellement lié avec Alexis de l'Tocqueville, était en relations avec plusieurs de ses amis; lorsqu'il l'eût rencontré, il se prit pour lui d'une de ces affections exaltées où il portait avec une inébranlable fidélité toute la vivacité de l'engouement. L'attrait fut réciproque, et la conformité absolue des convictions vint sans cesse accroître et fortifier cette mutuelle sympathie. J'ai dit qu'Ampère, avant même de connaître son cher Tocqueville, avait plus d'une relation commune avec lui; elles s'étaient pour la plupart formées dans le salon du général de Lafayette, vers l'époque où l'illustre champion de la liberté revint du voyage qu'il avait fait en Amérique en 1825. Ce voyage, comme on sait, avait été une marche triomphale : la reconnaissance des Américains avait épuisé, pour fêter le compagnon d'armes de Washington, toutes les formes de l'enthousiasme. Ampère avait été vivement ému par les récits de cet élan d'un peuple entier. Aussitôt que le général fut de retour en France, il voulut lui être présenté, et, dans l'automne de 1826, profitant de l'invitation qui lui en avait été gracieusement adressée, il alla passer quelques jours au château de La Grange. Le contraste de ce vieux château féodal, abritant le seul républicain français, but constant du pieux pèlerinage de tout Américain et trop souvent aussi le centre des intrigues des ennemis de la maison de Bourbon, était déjà singulier et piquant, mais les personnages qui se mouvaient dans ce cadre n'étaient pas moins remarquables.
La famille de M. de Lafayette, comme le général lui-même, conservait toutes les traditions, toutes les habitudes élégantes de l'ancien régime; un essaim charmant de jeunes personnes, petites-filles ou petites-nièces de M. de Lafayette, se pressait autour de l'inébranlable vétéran des principes de 1789, ses fils, gendres, petis-fils ou petits-gendres comptaient dans leurs rangs des esprits rares et brillants. On sentait que l'âme héroïque de la prisonnière d'Olmütz planait toujours sur ses filles et inspirait curs chrétiennes vertus. Cet ensemble unique se complétait par un va-et-vient incessant d'étrangers accourus de tous les points du globe, et parfois aussi par l'ignoble figure de quelque conspirateur de bas étage. Ampère qui décrivait à merveille, en était fort séduit. Le cordial accueil qu'il recut à La Grange l'y ramena šsouvent; il contracta là des amitiés durables; il y connut M. Gustave de Beaumont, qui devait être le digne et fidèle compagnon d'Alexis de Tocqueville dans son excursion en Amérique, M. Charles de Rémusat, M. de Corcelles, dont le nom cher à la liberté n'est pas moins cher à l'Église et avec qui, comme avec Gustave de Beaumont, les liens d'un cordiale affection se resserrèrent de plus en plus par l'attachement profond que tous trois avaient voué au même ami.
En même temps qu'Alexis de Tocqueville préparait la seconde partie de son livre, il prenait possession de la terre de son nom située auprès de Cherbourg. A la fin d'août 1839, Ampère alla l'y visiter et le trouva au milieu de sa double préoccupation d'écrivain et de propriétaire. A peine l'avait-il quitté que M. de Tocqueville lui écrivait :