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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Mathieu de Montmorency] → [Mme de Dalmassy], 2 janvier 1812, Montmirail

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

[Mathieu de Montmorency] → [Mme de Dalmassy], 2 janvier 1812, Montmirail

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 106–108 · chapitre 70 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Montmirail, 2 janvier 1812.

«Je répondrai, Madame, avec beaucoup de simplicité et de franchise à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je ne désavouerai pas le sentiment pénible que vous avez prévu qu'elle me causerait; il ne tient pas seulement au sacrifice que vous me demandiez ; quoiqu'il fût très-réel, je crois que je ferais plusencore, s'il était nécessaire, pour le bonheur de Madame votre cousine; mais ce qui m'afflige davantage, c'est d'imaginer que l'amitié destinée et si propre à consoler, en croyant être simplement prudente, se crée de nouveaux tourments et pour elle et pour ceux dont la position est déjà assez pénible, sans qu'on y ajoute rien d'inutile. J'ai déjà connu de mon côté plus d'une fois quelque chose de semblable, et le noble caractère de Madame votre cousine ne pouvait pas s'empêcher d'en être surpris. Nous avons coulé ensemble cette matière à fond, lors de mon dernier passage à Châlons ; nous avions de la peine à concevoir qu'on pût jamais interdire les occasions naturelles de se voir à deux personnes qu'on savait liées ensemble auparavant, et qui avaient été réunies dans une même mesure pour une cause apparente semblable. Si ceux qu'on appelle malheureux ne peuvent pas se voir entre eux comme les autres, et ont aussi la chance de se compromettre en se rendant des soins, je ne vois pas bien à quoi on les réduit. Je m'estimerai toujours heureux de m'être rencontré dans ces pensées avec une personne que j'avais vue longtemps comme une femme belle et aimable, mais dont le courage et la noble délicatesse dans ces dernières circonstances m'inspirent autant d'estime que de désir de les imiter. Nous nous sommes surtout promis de nous en croire l'un l'autre sur ce genre d'intérêt et de les traiter toujours directement. C'est ce qui fait que lorsque Madame votre cousine, par le même courrier qui m'a apporté votre lettre, m'exprime un si aimable désir de me voir arriver, je suis peu tenté de commencer avec elle un plan d'excuses et de dissimulation auquel elle-même ne croirait pas. D'ailleurs je ne saurais vraiment comment m'y prendre. Il est très-possible que vos désirs soient remplis sans que j'y aie aucun mérite, et que l'on me fasse longtemps attendre la permission de partir d'ici; mais si elle arrive, comme je ne puis pas me rapprocher davantage dans la direction de Paris, je n'ai pas d'autre route que celle de Châlons, et je ne peux pas croire que vous me conseilleriez d'y passer sans avoir l'honneur d'y voir Madame votre cousine, et vous-même, Madame, quel que soit mon regret de n'avoir pas été convaincu par vos raisons. Je croirai concilier les intérêts de l'amitié et ceux de la prudence en me bornant à un séjour de quelques jours; je pourrais d'ailleurs vous prier d'observer qu'un semblable passage au commencement de novembre n'a eu aucun des graves inconvénients que vous semblez craindre, et que je me suis bien imposé quelques sacrifices, lors même que je me croyais plus libre, en laissant passer près de deux mois à quinze lieues de Madame votre cousine sans faire aucune des courses que j'enviais à mon gendre.

« Je vous prie d'agréer, Madame, l'hommage de son respect et du mien. »