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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Mathieu de Montmorency → Mme Récamier, 4 décembre 1811, Montmirail

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

Mathieu de Montmorency → Mme Récamier, 4 décembre 1811, Montmirail

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 102–104 · chapitre 68 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

MATHIEU DE MONTMORENCY A Mme RÉCAMIER.

« Montmirail, ce 4 décembre 1811.

« Je voulais répondre à votre intéressante lettre, aimable amie, par le dernier courrier ; je suis bien aise d'avoir attendu celui-ci puisque je vous aurais inutilement fait part de quelques inquiétudes dont je ne pouvais pas me défendre sur le retard des lettres que j'attendais, et que celle que j'ai reçue ce matin a terminées. Elle a été un peu de temps en route, elle est du 24 novembre. - Notre amie commençait à se lasser d'attendre des réponses qu'elle n'aura sûrement pas ; elle parlait de son retour à Genève comme d'une paisible retraite comme d'une épreuve pénible Vous savez combien ces déplacements d'un personne malheureuse tourmentent toujours mor amitié : aussi ma pensée va plus que jamais s fixer sur elle, et je souffrirais d'être longtemps sans avoir de ses nouvelles. Elle nous recommande de prier : vous voyez comme votre neuvaine est une excellente idée! Elle m'accuse d'être un peu trop sévère, surtout pour ce qu vous regarde. Mais tout en souffrant beaucoup de votre situation, de votre isolement, ce qu me paraît doublement simple parce qu'elle se reproche d'en être la cause, elle paye un tribu d'estime et de respect au noble caractère que vous montrez ; et comment pourrait-il en être autrement? elle doit en être d'autant plus frappée, qu'avec tant de grandes qualités et l'on peut dire de dons merveilleux, elle aurait été tout à fait incapable de ce genre de courage. Moi, je me surprends sans cesse à l'admirer intérieurement avec une sorte de jouissance de l'amitié, qui souffre de ce qu'il peut vous en coûter, mais qui est fière et contente de ce généreux triomphe. Je ne suis pas porté à combattre les sentiments qui ont pu vous donner une telle force. Vous en exprimez dans votre lettre auxquels on ne peut que rendre hommage; et, ce qu'ils me semblent avoir d'exagéré ou de moins juste, ce n'est pas dans une correspondance que l'entreprendrais de les réfuter : c'est bon pour les longues conversations où la parole vole aussi rapide que la pensée, où vous me permettez de me trop animer dans quelques moments, parce que le moment qui suit apporte bien vite son correctif. S'il pouvait jamais y avoir quelque excès estimable, ce serait celui de la confiance dans la miséricorde divine : rien de mieux lorsqu'on n'en tire que des conclusions d'indulgence et d'espérance pour les autres; mais quant à l'application qu'on en fait à soi-même, je vous dirai, en vous citant ma propre expérience, que je ne suis jamais rentré au fond de mon cœur, que je ne suis jamais descendu dans les souvenirs de ma vie sans avoir un sentiment profond de cette justice qui doit balancer la miséricorde ; c'est dans l'alliance de ces deux qualités, infinies comme Celui que nous adorons, qu'est toute la solution de ce mystère moral. Voilà que je me laisse aller, aimable amie, à traiter de graves sujets, en attendant que nous nous disputions encore au coin de votre feu. Je voudrais avoir ce plaisir plus souvent. Il y a ici un jeune homme, plus leste que moi, à qui j'envie, en faisant le prudent auprès de lui, de pouvoir parler de courses ; n'y en aurait-il pas une, motivée par cette comédie dont je crois avoir entendu parler, mais dont vous ne me dites rien, non plus que de vos visites de famille dont je suis bien aise? Vous êtes d'une grande bonté de désirer des détails sur ma vie d'ici, qui passe très-doucement. Je commence à calculer qu'elle avance vers son terme. Je leur lis une ou deux fois par semaine, dans le salon, des tragédies où j'ai ur grand succès. Je ne choisis pas les plus vives. Hier c'était Mithridate, où vous auriez bien dit le rôle pur et fier de Monime. Adieu; mille tendres hommages. Adrien s'annonce pour lundi 9; j'a un grand désir et besoin de causer avec lui ; il ne m'a encore rien dit de ses projets ultérieurs, que je n'approuverai ni ne combattrai. »