Lettres de Madame Récamier à sa nièce
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Madame Récamier a sa nièce
C'est avec une indicible émotion que je livre à la publicité ces lettres, témoignages de l'adorable tendresse dont m'a honorée celle qui me tint lieu de mère. J'ai longtemps hésité, mais on m'a dit que je n'avais pas le droit de cacher les trésors de bonté que renfermait ce cœur, si bien fait pour toutes les délicatesses, toutes les ardeurs, toute l'abnégation du sentiment maternel, et auquel les joies du foyer domestique avaient été refusées par le sort.
Il ne sera sans doute pas inutile de faire précéder ces lettres de quelques mots d'explication. Je n'ignore pas combien il est difficile d'échapper au ridicule en parlant de soi, aussi m'efforcerai-je de ne dire sur ce qui m'est personnel que les choses nécessaires pour mettre en lumière le côté le plus intime peut-être de la vie et des affections de Mme Récamier. Montrer la brillante personne qui tint si longtemps le sceptre de la mode et reçut les hommages de l'Europe entière dans le rôle d'institutrice et de mère qu'elle s'était volontairement imposé et qu'elle remplit avec tant de persévérance, de raison, d'indulgence et de fermeté, ne sera-ce pas en effet une révélation pour le plus grand nombre des lecteurs ?
J'avais six ans à peu près lorsque je perdis ma mère et que mon oncle M. Jacques Récamier, frère de ma grand'mère, renouvela l'offre qu'il avait précédemment faite de se charger de sa petite nièce orpheline. Mon père veuf ne refusa plus cette proposition affectueuse et je fus expédiée à Paris, où j'arrivai dans le courant de juillet 1811, bien peu de semaines avant ce départ de Mme Récamier pour Coppet qui fut la cause ou plutôt le prétexte de son exil.
Ma belle tante de Paris n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Déjà, lors d'une apparition que fit Mme Récamier en Bugey, en 1810, dans la famille de son mari, quoique je fusse bien enfant, mes yeux et mon imagination avaient été éblouis et charmés par l'éclat, la grâce et l'élégance inusitée de cette merveilleuse étrangère; séduite elle-même par ma mine enfantine, elle me proposa de m'emmener. Je serais alors volontiers partie avec l'enchanteresse, mais elle retourna à Aix où elle prenait les eaux et ce doux visage s'effaça un peu de ma mémoire. - A son retour à Paris, Mme Récamier fit écrire à mes parents pour leur demander la petite. Ma mère, qui vivait alors, ne put se résoudre à mon départ et ce ne fut, comme je l'ai dit, qu'après sa mort qu'on m'achemina vers Paris. En y arrivant, la dame qui s'était chargée de moi, me conduisit rue Basse-du-Rempart, n° 48, où mon oncle avait ses bureaux. Ce devait être vers quatre heures, car l'expédition de son courrier était achevée. Au bout d'un moment mon oncle me prit par la main et m'emmena à la maison qu'il habitait avec sa femme, au 32 de la même rue, depuis que l'hôtel de la rue du Mont-Blanc avait été vendu à M. de Mosselmann.
La mémoire des enfants est fantasque, elle a de complètes lacunes : certaines choses s'en effacent absolument, tandis que telles circonstances, l'aspect de certaines localités, l'image de certaines personnes s'y gravent profondément. J'assiste encore par le souvenir à mon entrée chez ma tante : elle était vêtue de blanc, coiffée en cheveux et étendue sur un canapé placé en face de la cheminée du salon, au-dessous de son portrait de Gérard; le général Junot debout causait avec elle. Mon oncle ouvrit la porte et me pous= sant vers Mme Récamier lui dit : « Voici la petite.»
Je reconnus tout de suite la belle personne pour laquelle j'avais senti un si vif attrait ; je n'eus avec elle ni crainte ni sauvage timidité, sa bonté me mettait à l'aise, la connaissance fut bientôt refaite et l'intimité établie entre nous. Je lui chantai une chanson mi-partie patoise et française, j'y mettais un accent qui la divertit fort. Mon lit fut dressé dans un cabinet attenant à sa chambre et il est facile de comprendre qu'au milieu de cette lanterne magique incessante de visages inconnus qui passaient devant moi, je m'attachai avec passion à cette bonne et sympathique protectrice qui veillait tendrement sur la ouvre enfant dépaysée. - Quelques jours après non arrivée, ma tante me demanda si je savais ire ; je lui dis que oui. En effet, depuis plus l'un an j'allais à l'école à Belley chez une vieille eligieuse qui enseignait à lire aux petites filles le la ville et je passais pour savoir lire. Ma tante ne mit donc un livre dans la main et me dit : Hé bien! lis-moi cela. Je pris le livre et sans ésiter je me mis à réciter une épître dédicatoire à M. le Dauphin, seule chose imprimée que j'eusse eue sous les yeux et que j'avais retenue à force de l'entendre répéter à mes petites compagnes. Ma tante rit de bon cœur de mon épître dédicatoire et il fut constaté qu'il fallait m'apprendre à lire.
Cependant tout se préparait pour le départ de Mme Récamier et j'assistais, sans bien comprendre de quoi il s'agissait et imaginer que je pouvais n'être pas du voyage, au mouvement qui remplissait la maison : il s'en fallut de bien peu pourtant et ce fut presque au dernier moment mon oncle qui dit : Mais emmène donc la petite Amélie. On m'emmena. Ma pauvre chère tante, rappelant bien des années après avec mélancolie les incidents divers d'une vie fort enviée par les indifférents, triste et vide en réalité, aimait à voir l'action de la Providence dans l'arrivée fortuite de la petite orpheline qui allait faire connaître à son cœur un intérêt tout nouveau, au moment même où l'exil lui rendrait si cruels l'isolement et l'abandon. Au relais de poste avant Genève, tandis qu'on dételait pour changer nos chevaux, Auguste de Staël, venu à cheval au-devant de Mme Récamier, ouvrit si brusquement la portière sur laquelle j'étais appuyée que je tombai sous les roues; je ne me fis aucun mal. Ma tante descendit de voiture et nous montâmes dans une chambre de l'auberge de la poste, où M. de Staël apprit à Mme Récamier l'exil qui venait de frapper Mathieu de Montmorency à Coppet. Il était chargé de la supplier, au nom de sa mère au désespoir, de ne point aller s'exposer au même danger dans le même lieu. Mme Récamier ne voulut point rebrousser chemin sans avoir revu son amie et nous poursuivîmes notre route. Nous arrivâmes à Coppet à la nuit close, j'entrai dans le salon à la suite de ma tante. Une femme en larmes dont les gestes et l'action me parurent véhéments se jeta dans ses bras; puis la femme de chambre m'emmena et on me mit au lit. Au déjeuner le lendemain j'étais assise entre M'le Albertine de Staël et Mme Randall ; la conversation était res-animée et se prolongeait indéfiniment. Cette ongue station au milieu de ce monde d'étrangers me devint bientôt insupportable : immobile sur ma chaise que je n'osais quitter, je cherchai un moyen de me désennuyer, et nouant deux coins de ma serviette j'en fis deux poupées et leur fis répéter, d'abord à voix basse, puis à voix haute, un dialogue entre sœur Jacqueline et son confesseur d'un goût assez douteux ; j'étais si en train de mon jeu que je ne m'apercevais pas des signes que me faisait ma tante de me taire et de m'en aller. Mme de Staël intervint avec une gracieuse et indulgente bonté : « Ne grondez point cette petite, dit-elle, elle jouera certainement très-bien la comédie. »
L'ordre d'exil de Mme Récamier ne devait pas tarder à suivre celui qui avait été signifié à Mathieu de Montmorency. Mme de Staël l'avait trop bien prévu quand elle la faisait conjurer de ne point revenir à Coppet. Une lettre de M. Récamier apporta la fatale nouvelle. Le désespoir dans lequel cette contagion de la persécution jetait Mme de Staël ne saurait se rendre ; elle l'a peint avec une saisissante énergie dans ses Dix années d'exil; mais elle voulait se persuader encore que si sa noble et belle amie retournait immédiatement à Paris, il ne serait pas impossible de faire révoquer cet ordre cruel. Sa douleur et ses larmes obtinrent à la fin de Mme Récamier de prendre ce parti, nous nous remîmes au bout de trois jours en route pour Paris.
Il n'était pas trop facile à un enfant de mon âge de se rendre compte des causes de l'agitation, des évanouissements, des sanglots dont j'étais témoin; cependant j'avais compris que l'exil était un danger qui menaçait la seule personne que j'aimasse et qui s'intéressât à moi. Je me crus exilée aussi et pendant le séjour à Châlons assistant à un sermon dont le sens, assurément, n'était point intelligible pour moi, le mot exilé sur la terre ayant été prononcé par le prédicateur, je saisis la main de ma tante et je lui dis : On parle de nous ? - Une nuit qu'on frappa rudement à la porte de la maison que nous habitions, rue du Cloître, Mme Récamier réveillée en sursaut s'écria : « Ah! mon Dieu, que nous veut-on encore? » Je couchais dans sa chambre et fus réveillée comme elle ; elle s'étonna de m'entendre lui répondre : « Que craignez-vous, chère tante, ne sommes-nous pas à nos quarante lieues? » Le malheur qui avait frappé ma charmante protectrice servait ainsi, quelque jeune que je fusse, à la rapprocher de plus en plus de son inséparable petite compagne.
Dans les temps de liberté et de publicité où nous vivons, on a peine à se faire une juste idée de la condition de paria que créait aux exilés la disgrâce du maître ; j'en trouve une preuve singulière dans une lettre de mon oncle Jacques Récamier, du 15 juillet 1812, à sa femme. Ma tante avait été autorisée à quitter Châlons, et depuis un mois environ nous étions établies à l'hôtel de l'Europe, à Lyon.