Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
[La comtesse de Boigne] → [Mme Récamier], [12 août 1848], [Tours]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Très-chère amie, j'ai su à la fois vos vives outrances et votre rétablissement, je n'avais as besoin de ce surcroît d'inquiétudes sur votre auvre existence; mais je ne reconnais pas votre orce d'âme et votre tendre cœur dans l'abandon ù vous êtes de vous-même, pour le désespoir l'amis bien fidèles qui vous demeurent et qui nt le droit de vous supplier de les aider à vous outenir dans cette cruelle circonstance. Je sais ien qu'elle est accompagnée et a été précédée de tout ce qui pouvait abattre vos forces et altérer votre courage, mais, chère amie, il faut en reprendre un peu pour soigner en vous-même et retrouver entier le puissant et gracieux souvenir que les derniers mois avaient un peu altéré. Je comprends, et qui le sait mieux que moi? que votre tendresse regrette amèrement ce qui vous restait encore à chérir, à aimer, à soigner, à ménager d'une existence si précieuse; je comprends encore une sorte d'irritation lorsque vous devez soupçonner les autres de trouver votre douleur hors de proportion avec ce qui restait à perdre dans les derniers temps de cette illustre vie, et pourtant, chère amie, il faut que je vous le dise, il vous arrivera de convenir avec vous-même qu'il n'était pas désirable de la voir se prolonger, car le moment des douleurs physiques était arrivé, et sans compensation, puisque l'énergie pour les supporter n'existait plus. Ce puissant génie s'était usé lui-même avant d'user son enveloppe; maintenant il reste de lui votre tendresse et sa gloire; vous n'aurez pas de peine à les confondre, et à les identifier ensemble. C'est là que vous devez puiser une plus grande douceur de souvenir : hélas! depuis longtemps vous ne viviez que de cela à travers un bien triste, un bien pénible présent! car je vous ai vue cruellement souffrir de l'affaiblissement que vous ne pouviez vous dissimuler ni cacher aux autres, malgré le zèle de votre habile tendresse.
« Chère amie, je vous en conjure, permettez à votre pensée de rétrograder à travers cet aride désert, et vous retrouverez des idées plus douces, des images plus riantes, C'est là qu'il faut planter votre tente et permettre à vos amis de s'y grouper autour de vous. Mon Dieu, le monde entier vous y assistera en vous rapportant les tributs d'admiration si longuement mérités par celui que vous pleurez. Ne vous faites pas une religion de le représenter à votre cœur tel qu'il était aux derniers jours ; cela n'est digne ni de lui ni de vous. Recomposez-le à la hauteur où vous l'avez connu, portez là vos tendres admirations et vous y puiserez la seule consolation qui vous puisse arriver. Songez aussi que quoique sa mémoire n'ait pas besoin d'auxiliaires, cependant les soins à en prendre sont tombés en des mains peu intelligentes ou peu attachées, et que vous ne devez pas vous laisser suffisamment abattre pour perdre toute influence de ce côté. La position de M. de Girardin le rendra probablement fort exigeant; il est habile et peu scrupuleux et il est essentiel de ne point hasarder de fausses démarches de ce côté. Votre instinct de délicatesse sera plus utile que toutes les arguties de la loi. Je demande à Amélie de trouver bon que je lui réponde ici, en la remerciant de sa lettre et de l'envoi du petit écrit qui nous a fort intéressés. Je me désole que vous ne vouliez pas quitter non plus cette pauvre Abbaye qui se dépeuple si cruellement. Sans doute vous trouverez partout la flèche qui vous transperce, mais ce serait au moins un changement d'air qui vous donnerait un peu de force pour souffrir. Je voudrais que vous vous décidassiez pour Tours. »