Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Camille Jordan → [Mme Récamier], 31 juillet 1815, Lyon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Lyon, 31 juillet 1815.
« Chère Juliette, quel mortel silence entre nous! si au moins nous nous écrivions à chaque bouleversement d'empire, cela donnerait quelque espoir de correspondance. M. Delphin m'a bien promis de vous attester le vif et tendre souvenir que je conserve de vous, mais il faut cependant une fois vous en parler moi-même. Ces derniers roubles m'ont fait souvent penser à vous. Je ugeais de vos anxiétés par la nôtre ; je me persuadais que nous avions bien des opinions comme les émotions communes; car, sans trop nous ganter, nous sommes assez accoutumés à nous encontrer dans le juste et le vrai. - J'ai failli ne sauver auprès de vous des fureurs de notre Lyon avec toute ma couvée, qui m'inspirait de cruelles sollicitudes, mais l'embarras d'un si grand déplacement m'a retenu et enfin, Dieu aidant, tout s'est terminé mieux qu'on n'osait 'espérer. Peut-être ferai-je bientôt seul ce voyage si ma santé, qui est assez languissante, ne le permet. Avec quelle joie je vous reverrai et que de choses à vous dire! En attendant ne négligez pas de me répondre et après m'avoir parlé de vous, de vos plaisirs et de vos peines, un mot s'il vous plaît de cette opinion de Paris que vous devez mieux connaître qu'un autre, vous qui voyez la fleur de tout. Espère-t-on sauver cette pauvre patrie? Tant d'esprits et de cœurs divisés pourront-ils enfin se rapprocher? Un mot aussi de vos amis divers. Les uns ont dû se relever et les autres s'abaisser, et suivant votre usage ce ne sont pas les derniers qui vous touchent le moins. Qu'augurez-vous du sort futur de Degérando, qui me préoccupe bien vivement? Avez-vous revu notre cher Mathieu? Et cette leçon si sévère sur les exagérations pieuses ou profanes lui a-t-elle profité? où en sont vos rapports avec l'orageuse famille des bords du lac? L'un de ses amis qui est de votre intime société a fait avec tout son esprit un étrange rêve1 dont le réveil a dû lui paraître amer. Voyez-vous Mme de Krudner, l'aimable reine de l'empire du vague? Ma femme avait fort souffert de tant d'émotions ; elle commence à être mieux et me charge de tendres amitiés pour vous. Quant à mes enfants, grâce à l'heureuse imprévoyance de leur âge, ils n'ont pas cessé d'être bien. Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de votre mari dont j'ai su et déploré dans le temps les ennuis passagers, ou vous vous êtes montrée, comme toujours, parfaite de délicatesse. Un hommage particulier à Mme de Catellan, mais surtout tendres amitiés au bon Ballanche qui, je l'espère, s'enivrant comme il le fait de votre charmant commerce, n'est pas assez ingrat pour oublier celui qui fut la première occasion de cette félicité de sa vie.
1. Allusion à la conduite de Benjamin Constant pendant les Cent-Jours. ↩
« Adieu, chère Juliette; je vous aime et vous aimerai toujours.
« Camille. »