Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Camille Jordan → Mme Récamier, 15 février 1812, Lyon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
CAMILLE JORDAN A Mme RÉCAMIER.
« Lyon, 15 février 1812.
« Chère Juliette, j'ai d'abord reçu votre lettre qui a fait du bien à mon cœur. J'ai vu ensuite arriver l'ami1 qui avait passé près de vous et qui m'en a longuement parlé. Je voulais chaque jour vous répondre lorsque bien des peines se sont succédé et m'ont absorbé. - Une cruelle disgrâce survenue à un préfet dont j'aimais tendrement la femme, un bruit d'une nouvelle et pénible mission qui va éloigner pour longtems l'ami1 que j'espérais trouver ce printemps à Paris, enfin ces derniers jours un spectacle de désolation incessamment offert à nos regards. Le Rhône sorti de son lit, se débordant avec fureur dans nos Brotteaux, y renversant des maisons, faisant périr plusieurs individus, causant des pertes de tout genre. On ne peut encore en calculer l'étendue, mais le ravage est immense. Il n'y avait pas eu depuis cent ans de débordement de ce fleuve si considérable et si désastreux. J'ai donc été fort triste, je le suis encore. Mais je viens un instant essayer de me consoler en fixant votre douce image. L'ami voyageur semblait tout embaumé de ces balsamiques impressions qu'on reçoit près de vous; il était ravi d'avoir vu là, comme ailleurs, tous les cœurs vous rendre hommage. Vous ne lui aviez pas remis de mot pour moi; vous vous reposiez sur vos cinq pages. Elle était, il est vrai, charmante cette lettre, mais elle retraçait un souvenir bien pénible. Est-il possible que, parce qu'une lettre n'arrivait pas, vous ayez en effet douté de moi? Votre confiance en mon cœur après tant d'années tient-elle donc à une infidélité de la poste? O funeste progrès du scepticisme des temps! - Vous me parlez d'une manière trop › flatteuse de quelques faibles travaux. Je ne sais s'ils eussent été à d'autres époques dignes de voir le jour. Mais je crois tout à fait que l'obscurité leur convient dans ce siècle d'autres succès et d'autres gloires. Il me suffit qu'ils puissent quelquefois intéresser des cœurs d'amis, occuper utilement mes loisirs, me préparer à l'éducation de mes enfants, grand et doux but de ma vie privée. Que dites-vous de l'ami1 dans la vie publique? de ce terrible éloignement? J'en suis tout consterné. Voilà mon projet de voyage avec ma femme cruellement troublé ; cependant je n'y renonce pas encore. Quelle consolation si à leur défaut je vous trouvais! Il me semble que cela ne peut tarder, que votre ostracisme doit toucher à son terme. Sans doute j'écris quelquefois à l'amie dont vous me parlez : je la plains profondément, car elle a plus de douleur que vous et n'a pas votre patience. - Je présume que le bon baron1 continue à diriger vers vous le fleuve de sa sensibilité; pour moi, c'est surtout de ses observations sur les œuvres de bienfaisance qu'il m'entretient et il me fait grand plaisir; je trouve beaucoup à profiter à son école.
1. Degérando. ↩
1. Il s'agit évidemment de M. Degérando. ↩
1. Le baron de Vogt. ↩
« Nous sortons ici d'un carnaval fort animé, mais je n'y ai guère pris part. Je ne sors guère de nos cercles de famille. Je ne pouvais, je crois, aimer le monde que lorsque vous l'animiez et l'embellissiez pour moi; j'ai toutefois rencontré dans le tourbillon la dissipée Lady qui tressaille toujours à votre souvenir. Nous parlons de vous avec Regny. J'en parlais aussi l'autre jour avec votre respectable famille,avec cette belle-sœur toute confite dans les bonnes œuvres. — Ma Julie expie en ce moment quelques soirées de danse par un énorme rhume et une douloureuse fluxion. Mais du sein de sa souffrance, elle me charge de vous parler de sa tendresse pour vous. Mes trois enfants vont bien pour la santé. Chacun me dit que Caroline est fort gentille et je me laisse persuader. - Je vous approuve bien d'avoir auprès de vous un enfant adoptif, une image de la maternité. Je pense que vous avez aussi toujours quelqu'un de vos bons parents pour compagnie. Heureux qui peut ainsi vous voir, vous soigner, jouir de ce délicieux commerce que j'ai si bien goûté, que je regrette souvent, car je vous aime, je vous aimerai toujours, ô ingrate, ô sceptique, ô athée, qui avez pu douter un instant de l'amitié sainte!