Lettres de Madame Récamier à sa nièce (suite)
[Mme Récamier] → [Mme Lenormant], 23 août 1836, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Paris, 23 août 1836.
« Je veux te dire moi-même, chère Amélie, tous mes regrets. Je voulais partir lundi prochain, tous mes préparatifs étaient faits, j'avais une calèche excellente : nous aurions fait de belles promenades dans tous vos environs; je me faisais une vraie joie de cette réunion dans votre pauvre petite vallée, que je maudis si souvent! Ma santé, qui est un obstacle à tout, vient encore s'y opposer ; mes amis me trouvent si déraisonnable de faire un voyage dans cette situation, ils en sont si inquiets, qu'ils ont fini par me persuader. Je renonce donc pour cette année à notre réunion, et j'attends la fin de septembre. Je vais prendre d'avance mes précautions pour qu'il n'en soit pas ainsi l'été prochain. J'ai été tourmentée de la santé de tes enfants, de tes inquiétudes et de ta solitude ; il faut en finir de ces longues séparations, j'ai trop peu de temps à vivre pour m'y résoudre. Je pense à une petite habitation près de Paris, où je pourrais vous recevoir sans être séparée de mes amis, que je laisserais ici dans une trop grande solitude. Nous en causerons et nous nous en occuperons. Je suis bien touchée de la joie que ma chère Juliette avait de mon arrivée. Je serai charmée aussi de revoir cette si aimable enfant : ta dernière lettre a ranimé tous mes regrets, en vérité je n'en avais pas besoin. M. Lenormant sera près de toi dans quelques jours, tu ne seras plus seule. Ma vie est toujours la même; Ampère est absent, Ballanche est dans les grandes entreprises, et je m'en inquiète : je crains que ses affaires ne soient dans un triste état. Il sacrifie aux millions qu'il doit gagner la petite fortune qui pouvait le rendre heureux et indépendant. Il disait à M. de Chateaubriand, qui regrette d'avoir vendu ses Mémoires : « Je les rachèterai, je les aurai « pour trois ou quatre cent mille francs. » Il serait risible, s'il n'était pas désolant, de voir un si excellent homme se précipiter dans des embarras sans fin.
« Adieu, chère amie, je t'embrasse de toute mon âme. »