Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Mathieu de Montmorency] → [Mme Récamier], 6 janvier 1812, Béziers

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

[Mathieu de Montmorency] → [Mme Récamier], 6 janvier 1812, Béziers

Madame Récamier · 2 min de lecture · p. 118–120 · chapitre 75 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Béziers, ce 6 janvier 1812.

« Et moi aussi j'ai été voir la fontaine de Vaucluse. Je ne vous en envoie pas de description : je sais, aimable amie, soit dit sans vous le reprocher, comment vous les lisez ; et il ne faut pas d'ailleurs en ce genre répéter ce qu'ont dit les autres. Cependant, quoique j'aie eu le privilége, presque unique, à raison des jours commandés de mon voyage, de visiter par une pluie affreuse ce site pittoresque et vraiment mémorable, il m'a inspiré beaucoup d'intérêt. Vous n'avez pas pu y être oubliée, aimable amie, comme vous ne pouvez jamais l'être : j'avais déjà parlé de vous avec notre ami lyonnais1, qui m'a mené chez Madame votre belle-sœur : je me faisais un plaisir de reprendre le même sujet de conversation avec notre baron2 à Avignon; mais il ne m'y avait pas attendu, et il est allé chercher un soleil plus chaud, et habiter quelque temps Marseille. J'ai retrouvé quelques-unes de ses traces; cependant il avait été peu dans le cas d'être connu et apprécié par les personnes que m'a fait voir une cousine à moi, dont j'ai reçu en ce pays l'hospitalité la plus aimable; enfin j'ai voyagé avec votre souvenir comme avec celui des amis vraiment intimes. Ces pensées et mes livres m'ont tenu une très-douce compagnie ; j'ai eu presque constamment une belle température, et aujourd'hui même un temps admirable qui m'a permis de contempler la Méditerranée de la route, comme de la promenade élevée de Montpellier. - Vous m'aviez permis de vous adresser de cette ville une faible marque de souvenir. - J'ai expédié des petites bouteilles d'eau de rose et des meilleurs sachets à ma femme que je prie de vous les faire passer. Ces parfums traverseront une immense distance sans rien perdre de leur force ; je pourrais y trouver quelque emblème de ma fidèle amitié, mais je ne veux pas être trop poétique, même en revenant de Vaucluse. Je ne suis qu'exact en vous disant que cette distance, que cette longue séparation sont un des principaux et presque uniques inconvénients de ma nouvelle position. J'éprouve la même chose à l'égard d'une autre amie, à qui j'ai écrit en passant à une quarantaine de lieues d'elle. Je me sentais le cœur serré de ne pouvoir profiter de ce rapprochement; j'attends avec impatience les nouvelles de son établissement à la campagne; J'espère que vous en avez de votre côté, mais que vous mettez la même discrétion admirable dans cette correspondance; j'espère que vous êtes toujours ce mélange de dignité et de raison à qui j'ai payé de si sincères hommages; donnez-m'en quelque certitude directe; ne me laissez rien ignorer de ce qui vous regarde et du moindre changement qui surviendrait. Mes vœux les plus constants, les plus sincères vont vous chercher ; nous touchons à un temps plus consacré à la prière, les vrais amis n'y perdent rien, faites en sorte de le bien employer et surtout de le bien terminer. Moi, je vais me reposer de mon voyage dans une société bien raisonnable ; j'espère être arrivé après-demain et y recevoir de vos nouvelles. Recevez encore tous mes tendres hommages. »

1. Camille Jordan. ↩

2. Le baron de Vogt. ↩