Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Lorsque Mme Récamier rentra à l'Abbaye-au-Bois, les événements politiques avaient amené de grands changements dans la situation respective le ses amis. M. de Chateaubriand était tombé à son tour du ministère et faisait à M. de Villèle cette redoutable opposition qui, sans qu'il l'ait voulu, devait amener le renversement de la branche aînée de la maison de Bourbon. Mathieu le Montmorency, entré à l'Académie française, levenait le gouverneur de M. le duc de Bordeaux.
Dans la vie intime et le cercle quotidien de Mme Récamier, de non moins graves événements l'accomplissaient bien peu de mois après ce retour. Elle avait la joie profonde de voir sa nièce mariée à Charles Lenormant, et presque aussitôt le cher et saint ami des plus brillantes innées de sa jeunesse lui était subitement enlevé par la rupture d'un anévrisme. Ce fut en 1825 que Mme Récamier fit connaître J.-.. Ampère à M. de Chateaubriand, qui le prit tout de suite à gré, et d'année en année s'attacha davantage à ce jeune homme dont le mouvement d'esprit l'amusait, dont l'indépendance et l'élévation de caractère étaient en sympathie avec sa propre nature. Vers cette époque se place la seule préoccupation de mariage que j'aie connue à M. Ampère. Il était accueilli avec une extrême bienveillance par un savant, ami de son père et illustre comme lui. Cuvier voyait l'Europeentière se presser au Jardin du Roi, dans les belles galeries où se déployaient sa bibliothèque et ses collections. Au milieu de cette foule d'élite, une jeune fille dont l'extérieur n'avait rien qui frappât d'abord les yeux, mais dont la physionomie respirait l'intelligence et la bonté, était assise auprès de sa mère; une réserve pleine de modestie ne l'empêchait point de s'intéresser vivement à la conversation, ni même de s'y mêler et d'y faire preuve d'autant d'esprit que d'instruction. C'était Clémentine, l'unique enfant de Cuvier, une créature angélique dans laquelle l'illustre académicien se plaisait à retrouver quelques-uns des dons les plus rares de sa grande intelligence. Elle témoignait au jeune Ampère une préférence dont la nuance à peine indiquée ne se trahissait qu'en lui adressant plus volontiers qu'à un autre une conversation dont la littérature ou la science faisait tous les frais. Lui-même se sentait pénétré d'un très-tendre respect pour cette jeune fille : l'impression qu'il ressentait aurait pu facilement se rendre maîtresse de son cœur, mais J.-J. Ampère redoutait l'esprit de domination de Cuvier ; il ne se dissimulait pas qu'on ne deviendrait son gendre qu'en subissant un joug, condition inacceptable pour un caractère essentiellement indépendant comme le sien. Quant à M. Ampère père, une telle alliance lui paraissait réunir tous les avantages, et il ne pouvait comprendre les hésitations de son fils : de la grande agitation et trouble du père et du jeune homme.
Pour échapper aux instances de son père et sonder avec calme ses propres dispositions, -J. Ampère partit pour Vanteuil, où Mme Récanier, confidente de ses perplexités, lui écrivait :