Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
[Ballanche] → [J.-J. Ampère], 12 juin 1845
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« 12 juin 1845.
« Mon bien cher ami, lui disait-il, nous avions bien besoin de votre lettre à Mme Récamier, nous étions tous fort en peine et c'est facile à comprendre : nous allions tous quêtant des informations, car nous savions combien ces sortes de maladies de climat doivent être ménagées; enfin nous avions à craindre que le chagrin d'être relégué loin de tous vos amis ne vînt encore troubler votre convalescence, déjà si pénible par elle-même ; aussi les nouvelles données indirectement par Ne de Jussieu, ensuite celles qu'avait reçues M. Lenormant, enfin votre lettre à Mme Récamier, ont-elles été immédiatement répandues.
« Mon très-cher ami, j'ai l'expérience de ces convalescences acquises par des diètes sévères ; je sais combien il faut de temps et de prudence pour rentrer en pleine possession de sa santé définitive. Aussi, tout en vous encourageant, je ne puis m'empêcher de vous recommander une prudence extrême. Nous avons été privés du printemps et nous entrons comme dans le cœur de l'été tout à coup, sans transition.
« Mme Récamier est très-bien, elle sort un peu le matin, mais en général reste chez elle le soir. Vous la trouverez en bonne santé et sans projet; comment pouvait-elle en faire avec toutes les absences dont elle était entourée?
« Ma santé est bonne, sauf de temps en temps quelques petits accrocs qui vont toujours s'affaiblissant, mais je suis vieux et résigné. Vous verrez la princesse Belgiojoso bâtissant une maison pour Augustin Thierry; M. de Chateaubriand1 est arrivé à l'extrémité de son voyage, par conséquent son retour va commencer. Nous touchons donc à la fin de toutes les absences et nous verrons ce que nous ferons de notre été. Je vous donnerais bien des nouvelles académiques, mais vous savez celles qui peuvent vous intéresser. En votre absence nous avons reçu Sainte-Beuve, Saint-Marc Girardin, Mérimée; nous avons à recevoir de Vigny et Vitet, à votre retour. Je ne souhaite pas de vacance, parce que je vous veux ici, bien portant, faisant tranquillement vos visites; d'ailleurs je crains que la première ne soit celle du vénérable Royer-Collard, qui me ferait une vive peine; il a quatre-vingt-trois ans, et montre bien cet âge. Je vous parlerais de nos discussions religieuses, mais vous arriverez toujours assez tôt pour les connaître. J'espère que vous y prendrez part modérément. Je suis seul de mon avis, je trouve merveilleux l'ascendant et l'intérêt que prennent ces sortes de discussions : aussi suis-je loin de les déplorer comme font beaucoup de personnes. Dieu veuille pourtant que nous apprenions tous la modération ! tranquillisez-vous, soyez certain que toutes les santés auxquelles vous vous intéressez sont intactes, que vous retrouverez toutes vos affections accrues, s'il est possible, par les inquiétudes que vous nous avez données.
1. M. de Chateaubriand avait été voir à Venise M. le comte de Chambord. ↩
« Je vous embrasse tendrement. »