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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Camille Jordan → [Mme Récamier], [16 août 1814], [Lyon]

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

Camille Jordan → [Mme Récamier], [16 août 1814], [Lyon]

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 149–152 · chapitre 92 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Chère Juliette, quel scandale en amitié, quel mutuel délit ! Quoi, après nous être retrouvés avec tant de plaisir, mais d'une manière si apide, plus un mot! j'en suis réduit à vos nou-elles par vos parents, et vous à mes complinents par Mathieu ! Vous êtes au fond bien plus coupable que moi, car que vous manderais-je l'ici, sinon le bonheur persévérant d'un bon nénage et mon sentiment pour vous si vrai, si idèle, mais qui, j'en ai peur, vous semblerait lus pâle encore à côté des adorations parisiennes. Mais vous, que n'auriez-vous pas à me lire de votre retour triomphant, de votre réunion à tant d'amis, de cette réorganisation e la plus délicieuse société; des rapports si délicats avec la fille et la mère ; des imposions qu'a faites sur vous tout ce nouveau égime, de votre aperçu sur l'opinion; car vous avez combien j'y attache de prix, comme j'aime outes les causeries, même du genre le plus séieux, avec votre esprit si fin et si juste. Tâchez lonc d'avoir un bon moment et de m'écrire une ongue lettre ou au moins quelques lignes sur e qui est le plus pressé, votre santé et l'état de otre cœur, et si vous êtes heureuse.

« Nommez-moi ceux que vous voyez le plus. Nul, sans doute, ne cherche plus à se dédommager de l'absence que Mme de Catellan; cet autre, qui sait si bien aimer, Mathieu, réussit-il dans sa vie trois fois bourrée a trouver les moments que sans doute il veut vous donner, et l'ambassadeur1 et le prince n'ont-ils point nui à l'ami chez Adrien ? Où en êtes«vous avec le ménage Degérando sous le rapport du sentiment et de l'affaire? Vous pensez combien mon cœur a joui de voir enfin leur sort heureusement et honorablement fixé. Vous avez perdu dans Mme de Staël une de vos plus grandes sources d'intérêt et d'agitation; mais voilà une bien aimable société qui vous arrive, la duchesse de Devonshire. Vous vous retrouverez avec un mutuel plaisir. Ignorant son adresse, permettez-moi de vous envoyer et de vous recommander ce billet pour elle. Ma femme sait que je vous écris et veut que je vous rappelle tout son tendre goût pour vous. Nos trois enfants, surtout Caroline, continuent à bien venir et à faire nos délices. Nous habitons la ville, car elle a rarement offert plus d'intérêt. J'avais tort de supposer tout à l'heure qu'il n'y aurait rien à vous raconter. Si je donnais en effet dans le genre descriptif, si je ne m'endormais au milieu des plus belles histoires, j'aurais à vous peindre le passage de la duchesse d'Angoulême, les fêtes magnifiques que nous lui avons données pendant trois jours, l'enthousiasme sincère et universel qui en a fait le plus bel ornement, la satisfaction profonde qu'elle en a marquée. Paris lui-même ne lui avait rien offert de semblable. Voilà donc Lyon, qu'on calomniait tant, bien réhabilité. Mais je vous renvoie pour tous ces détails au journal de notre descriptif ami Ballanche, que je lui ai dit de vous adresser. Ma froideur à moi-même s'émouvait au milieu de ces fêtes, je ne pouvais voir sans un attendrissement profond ce triomphe si pur de l'orpheline du Temple. Elle a eu la bonté de me demander de mes nouvelles, de permettre que je lui fusse présenté, de me dire des paroles aimables. Nous lui avons aussi présenté Ballanche pour offrir à l'Antigone française la dédidace de l'Antigone grecque. Ce sont les Révoil et les Artaud qui ont le plus contribué à la direction des fêtes et qui y ont apporté autant de goût que de zèle. Nous nous souvenions de vous dans ce tourbillon; nous vous regrettions fort. On nous annonce le comte d'Artois ; mais pour moi, en voilà assez, je me sauve dans les bosquets d'Ecully, puis en Bresse ; et probablement de Lyon j'irai vous visiter. Quel charme nouveau votre présence donnera pour moi à Paris ! Mais vous y retrouverai-je comme dans l'exil? Ne me ferez-vous pas regretter comme l'autre le bon temps où nous étions malheureux, tant vous serez entourée et distraite? Pour moi je vous rapporterai, vous en êtes bien sûre, toute cette fidèle amitié, tout ce besoin de vous voir heureuse et parfaite dont je vous ai si souvent entretenue. Adieu, douce et charmante amie, ne m'oubliez pas auprès de ceux de votre société pour lesquels vous me savez de l'affection ou du goût. Un souvenir tout particulier à Mme de Catellan.

1. Adrien de Montmorency, prince de Laval, était nommé ambassadeur à Madrid. ↩

« Camille. »