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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois

Madame Récamier · 10 min de lecture · p. 215–225 · chapitre 127 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'abbaye-au-bois

Pour achever de faire connaître Mmé Récamier dans l'intimité de ses affections, c'est de J.-J. Ampère, le jeune ami de son âge mûr et de sa vieillesse, c'est de celui qu'elle a traité. comme un fils ou comme un frère que nous allons occuper le lecteur. Qu'on nous pardonné de nous arrêter avec complaisance sur une époque et des souvenirs qui sont, hélas! l'évocation du fantôme de notre propre jeunesse. Rappeler le passé n'est-ce pas la seule douceur qui reste à ceux que la Providence condamne à survivre?

Les lettres nombreuses de Mme Récamier que nous mêlerons à ces réminiscences d'un temps disparu leur assureront, nous osons le croire, un intérêt réel.

Jean-Jacques Ampère, fils d'un savant de génie, voua dès sa plus tendre enfance une admiration passionnée à ce père dont la renommée lui inspira toujours le plus touchant et le plus légitime orgueil.

Il ne connut pour ainsi dire pas sa mère, morte toute jeune, quand lui-même n'avait que deux ou trois ans. André-Marie Ampère, l'illustre physicien, appelé à Paris en 1803, y amena son fils et sa sœur, pieuse et sainte fille, dont la jeunesse se flétrit, l'existence s'usa et la petite fortune s'engloutit au service du frère dont elle était pourtant tendrement aimée, mais qui, malgré sa bonté, sa piété et tous les admirables dons que la Providence avait ajoutés à son génie scientifique, ne pouvait donner autour de lui, et ne trouvait lui-même ni calme ni bonheur. Absorbé dans les sublimes combinaisons de la science, Ampère, dont la puissante intelligence découvrait les lois de l'électricité dynamique, ignorait ou bien oubliait les conditions les plus simples de la vie; il en résultait que sa fortune tait dilapidée, sa maison mal tenue, et lorsque enfin quelque désagréable incident faisait appaaître ce désordre à ses yeux, il tombait dans de grands désespoirs qui ne remédiaient à rien. Nature très-droite, bonne, affectueuse; intelli- ;ence supérieure dans laquelle (réunion bien are) un génie créateur tout spécial se combinait vec les aptitudes les plus variées; mais caractère faible, qu'une imagination aisément troublée jetait ans cesse dans des angoisses stériles, Ampère, auche et distrait, portait dans le monde une aïveté d'enfant, sans être pourtant exempt de nesse. Il s'intéressait à tout, comprenait tout, tait au courant de tout dans le domaine intelleclel, dévorant avec une égale avidité les travaux s plus abstraits d'algèbre ou de géométrie, les roductions les plus spéciales des physiciens, es chimistes, et même des naturalistes, les spéculations des métaphysiciens, les composions de la poésie la plus élevée ou les pages 'un roman quelconque. Ce qui était vraiment admirable en lui, c'était cette passion désintéressée de la science qui lui faisait prendre aux couvertes et aux travaux des autres un intérêt presque égal à celui qu'il mettait aux sien propres. Profondément chrétien, il pratiquait sa religion avec ferveur et simplicité, sans cesse d'être parfaitement tolérant. La réputation européenne de l'illustre savant, ses relations ave tous les hommes éminents livrés des recherche scientifiques, amenaient chez lui des célébrité de plus d'un genre, et il exerçait alors, ave un empressement plein de bonhomie, une hospi talité qui avait besoin que le respect inspiré par s grande supériorité fit oublier tout ce qui manquai à sa maison d'élégance et de soin. Un secon‹ mariage avec une personne qui ne tarda pas se séparer de lui, avait donné à André-Mari Ampère une fille qui s'élevait auprès lui, sou les yeux de son excellente sœur.

Tel était le foyer intellectuel vraiment lumi neux, l'intérieur respectable et mal ordonné, o grandit et se développa J.-J. Ampère.

Doué par le ciel des plus heureuses facultés d l'esprit, le jeune Ampère n'hérita d'aucune de aptitudes paternelles pour les sciences physique et mathématiques. Une complexion délicate e nerveuse, une imagination mobile portée la rêverie, un caractère inquiet avec une sensibilité exaltée, un ardent besoin d'affection, oints au vif sentiment des beautés de la nature, semblaient plutôt révéler en lui le tempérament l'un poëte, et, en effet, la Muse le visita de rès-bonne heure. Ce n'était pourtant pas là sa véritable vocation, quoiqu'il s'y soit assez ongtemps trompé. Avec une mémoire très-tendue et une merveilleuse promptitude d'inteligence, J.-J. Ampère ne fut qu'un très-mauvais écolier, au dire de tous les maîtres qui prirent part à son éducation. Ce qui prouva néanmoins que ces études de collége, si irrégulièrement et à l'apparence si peu brillamment faites, avaient porté des fruits, c'est que le jeune Ampère, en es terminant, remporta le prix d'honneur de philosophie

Les plus doux moments de l'enfance et de la première jeunesse de notre écolier, ceux qu'il aimait le mieux à rappeler, s'écoulèrent au sein de la famille de Jussieu, étroitement unie à la sienne. Ils eurent pour théâtre tantôt, au Jardin des plantes, la belle bibliothèque où se conservait l'herbier des Jussieu, tantôt cette terre de Vanteuil, asile gracieux et champêtre, où trois générations successives de savants illustres offrirent l'exemple de la plus entière simplicité de mœurs et des vertus patriarcales qui s'allient si bien avec une vaste érudition et une brillante culture intellectuelle.

Dans ce cercle privilégié, la jeunesse était gaie, nombreuse : tout le monde avait de l'esprit; on faisait de la botanique en se promenant le matin, on jouait la comédie le soir, on composait des vers, et Jean-Jacques Ampère était le plus animé de la bande, à laquelle il communiquait son entrain. - Voici une petite anecdote, entre mille autres, que nous avons recueillie de sa bouche. On s'aperçut aux vacances d'une certaine année que les beaux fruits du jardin, qu'on avait admirés la veille, et dont on attendait le lendemain la maturité parfaite, disparaissaient chaque matin, sans avoir été cueillis par les gens de la maison. Un vol nocturne était évident. Adrien de Jussieu, le dernier botaniste de cette noble lignée scientifique, homme d'une exquise finesse d'esprit et de la plus aimable raison, repartait pour Paris. Il annonça, de manière à ce que la nouvelle s'en répandît dans le pays, qu'il ramènerait à Vanteuil un chien de garde pris au Jardin du Roi, et qui avait, ajoutait-on, été élevé dans la cage du lion le plus farouche. Quelques jours se passent, Adrien de Jussieu revient avec un grand et beau chien des Pyrénées, la plus douce et la plus inoffensive bête de la création, que l'on installe dans la basse-cour. Ce pauvre chien n'eût étranglé ni mordu personne, et on l'avait choisi pour la douceur rare de son caractère; mais la renommée de férocité présumée qu'il avait dû contracter avec les lions était si bien établie et inspirait une si salutaire terreur, que oncques depuis voleur n'essaya d'escalader les murs ni de dépouiller les espaiers ; et lorsque l'innocent animal aboyait, du lus loin qu'ils l'entendaient, les paysans disaient avec respect : « C'est le chien des lions. »

Le 1er janvier 1820, le jeune Ampère fut mené par Ballanche chez Mme Récamier. Un lernier revers de fortune ayant de nouveau bouleversé l'existence de Mme Récamier, elle enait depuis quelque temps de se retirer au ouvent de l'Abbaye-au-Bois. J'ai dit dans les ouvenirs et correspondances les motifs qui la éterminaient à chercher un asile dans les bâtiments extérieurs d'une maison religieuse. C'était une courageuse et austère résolution, à laquelle les gens graves applaudirent et que le grand monde, malgré sa frivolité, sut apprécier et honorer. La petite mansarde de l'Abbaye-au-Bois ne tarda pas à devenir un des centres les plus à la mode de la bonne compagnie.

Le cercle était peu nombreux à l'Abbaye le soir où M. Ampère y fit avec son fils sa première apparition : Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, Lemontey, Mathieu de Montmorency, M. de Genoude et Ballanche s'y trouvaient seuls avec Mme Récamier et sa nièce. On voulut plaire au plus ancien et plus intime ami de Ballanche, et l'accueil fait au grand physicien et à son fils fut empreint d'une grâce irrésistible. Le savant mathématicien fut très-content de sa soirée, mais, quant au jeune poëte, l'impression fut autrement vive, et quelques semaines étaient à peine écoulées que J.-J. Ampère, captivé, enchaîné, devenait l'hôte quotidien de la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Nous étions accoutumés à voir se produire cet effet de fascination et d'idolâtrie pour la personne objet de notre culte à tous, et rien ne nous parut plus naturel. On n'échappait guère en général à ce charme tout-puissant, dont la bienveillance la plus vraie, la bonté la plus attentive faisait le fonds, et qui, partant d'une âme haute et délicate, s'emparait de vous par ce que vous aviez dans le cœur de plus élevé et de meilleur1.

1. M. Sainte-Beuve, avec lequel J.-J. Ampère fut lié, je ne dis pas d'amitié mais d'esprit, a consacré, après la mort d'Ampère, un charmant et brillant article au confrère si distingué dont les voyages, le temps et surtout les convictions politiques l'avaient séparé. Nous lui empruntons le paragraphe où il parle de ces premiers rapports d'Ampère avec l'Abbaye-au-Bois : « Dans l'été ou l'automne qui suivit cette présentation et que Mme Récamier passa à la Vallée-aux-Loups, Ampère y passa également. quelques semaines en compagnie de son ami de Jussieu, qui y avait un pied-à-terre. Pendant ce temps d'ivresse et de bonheur, son imagination se livra à tous les charmes d'une compagnie délicate et choisie, qu'un soleil couchant de divine beauté embellissait encore. Ampère revint à Paris une quinzaine environ avant Mme Récamier. Dès qu'il la sut de retour, et la première fois qu'il lui refit visite à l'Abbaye-au-Bois, il la trouva seule. Elle lui parla avec sa grâce ordinaire des charmantes journées, des courses et promenades è travers le vallon, des gais entretiens où la conversation animée du jeune homme avait mis un attrait de plus. Puis, touchant avec son art délié la fibre du cœur, elle indiqua légèrement qu'il y avait eu lieu peut-être à des sentiments émus; que du moins elle aurait pu craindre, si cela s'était prolongé, un commencement de roman pour un cœur poétique, car sa nièce, alors toute jeune, était près d'elle. Ampère à ce mot n'y tint pas, et tout d'un coup éclatant avec trouble et avec sanglots : « Ah ! ce n'est pas pour elle, » s'écria-t-il, et il tomba à genoux. Sa déclaration était faite, l'aveu lui avait échappé : il avait proféré sans le vouloir la parole sacrée sur laquelle il ne revint pas. Nous sommes en plein Pétrarque, en plein Dante si vous aimez mieux. C'en était fait désormais du destin de toute sa vie. Mme Récamier n'eut plus qu'à continuer de le charmer et à le calmer peu à peu sans jamais le guérir. » ↩

Aussi bien le jeune Ampère avait eu un succès universel parmi les amis de Mme Récamier. Né en août 1800, il n'avait alors que dix-huit ans et demi ; sa figure, qui resta longtemps imberbe, lui donnait un aspect quasi enfantin. L'agrément de sa conversation était déjà fort remarquable et sa prodigieuse instruction, en contraste avec une ignorance absolue des choses du monde, formait un trait piquant et original de sa physionomie. Amoureux de la discussion, il y portait une verve sans égale, était prêt sur tout et avec tous. Mais ce qui devait particulièrement rendre le jeune Ampère cher à Mme Récamier, ce qui établit entre lui et Ballanche un lien puissant de profonde et intime sympathie, c'était la délicatesse exquise, je dirais volontiers féminine, de son âme, l'enthousiasme généreux de ses aspirations, la droiture de tous ses instincts. Comme les membres d'une société secrète reconnaissent leurs frères à certains signes, les natures d'un ordre moral élevé sont promptes à s'entendre et ouvrent leurs rangs à qui leur ressemblent. Si la bienveillance de Mme Récamier était générale, ses affections étaient exclusives et renfermées dans un cercle restreint; elle aimait à répéter qu'il y a « un goût dans la parfaite amitié où ne ne peuvent atteindre les caractères médiocres » Mais le jeune Ampère avait une âme supérieure, et, désormais admis comme un fils ou comme un frère au foyer de Mme Récamier, il fit trente ans partie de sa famille.

Dix ans après ce jour qui l'avait introduit à l'Abbaye-au-Bois, J.-J. Ampère, écrivant d'Hyères, où il avait accompagné son père, atteint déjà de la phthisie laryngée à laquelle il devait succomber, rappelait en ces termes à Mme Récamier ces premiers temps de leur amitié.