Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
[Mme de Staël] → [Mme Récamier], [9 septembre]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez comblée de marques d'intérêt cet hiver et qui se flatte de vous engager à redoubler l'hiver prochain? Comment gouvernez-vous l'empire de la beauté? On vous l'accorde avec plaisir cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne et qu'il semble naturel qu'une âme si douce ait un charmant visage pour l'exprimer. De tous vos adorateurs vous savez que je préfère Adrien de Montmorency; j'ai reçu de ses lettres, remarquables par l'esprit et la grâce et je crois à la solidité de ses affections, malgré ' le charme de ses manières. Au reste ce mot de solidité convient à moi qui ne prétends qu' un rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous, qui êtes l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien1 s'avance au pied des Alpes : j'espère que vous le lirez avec intérêt; je me plais assez à cette occupation. En parlant de vos adorateurs, je ne parlais pas de M. de Narbonne1, il me semble qu'il s'est rangé parmi les amis, s'il n'en était pas ainsi, je n'aurais pu dire que je lui préférais personne.
1. Son roman de Delphine, qui parut en 1802. ↩
1. Ancien ministre de Louis XVI, aide de camp de l'empereur Napoléon. ↩
« Au milieu de tous ces succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange de pureté et beauté, et vous aurez le culte des dévots comme celui des mondains. Que disent-ils, vos dévots, du nouveau traité avec le pape2? est-ce bien orthodoxe? nous autres hérétiques nous confondons tout cela, donnez-moi quelques lumières sur ce mélange un peu singulier. Avez-vous revu l'auteur d'Atala? êtes-vous toujours à Clichy? enfin je vous demande des détails sur vous ; j'aime à savoir ce que vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez; tout n'est-il pas tableau dans les souvenirs que l'on garde de vous? Je joins à cet enthousiasme si naturel pour vos rares avantages, beaucoup d'attrait pour votre société. -Acceptez, je vous prie, avec bienveillance tout ce que je vous offre et promettez-moi que nous nous verrons souvent l'hiver prochain.»
2. Le concordat signé le 17 juillet 1801 entre le pape Pie VII et le gouvernement français. ↩