Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois
[J.-J. Ampère] → [Mme Récamier], 27 décembre 1829, Hyères
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Hyères, 27 décembre 1829.
«J'espère, Madame, que cette lettre vous arrivera tout juste le premier jour de l'an où je ous vais revoir. Je ne suis pas, vous le savez, grand formaliste, mais le jour de l'an est pour noi une époque que je ne vois pas revenir sans ttendrissement. C'est le jour de l'an que je vous i vue pour la première fois. Ce moment, où je vous vis paraître tout à coup, en robe blanche, avec cette grâce dont rien jusque-là ne m'avait donné l'idée, ne sortira jamais de mon souvenir. - Voilà tout juste dix ans de cela, toute ma jeunesse s'est passée entre ce moment et celui où je vous écris, et dans cet intervalle je vous retrouve toutes les époques de joie et de peine, avec ce charme du premier jour, et de plus tout ce que l'habitude de tous les jours m'a découvert de raisons de vous aimer, de vous admirer. J'y pense avec attendrissement en vous écrivant de ma petite cellule. Je me dis qu'en lisant cette lettre vous serez peut-être un peu attendrie en pensant à dix ans d'une affection si douce, si pure, que rien ne peut altérer, et sur laquelle nous pouvons nous reposer pour tout l'avenir.
« Mais qu'il est triste de vous écrire tout cela de deux cents lieues, de ne pas aller demain dîner avec vous en famille, avec ceux qui vous entourent; du moins j'espère que lorsque vous serez tous réunis, vous penserez à moi qui pourrais être là si content et qui suis loin et triste.
« Je me surprends sans cesse à compter les mois, les jours, à examiner ce que c'est qu'un mois, comment celui qui vient de s'écouler a passé; puis à ajouter cela ensemble pour chercher à me figurer ce que ce sera encore. Je suis bien impatient de sentir dans le passé cette année qui doit finir sans vous : il me semble que quand j'aurai gagné celle qui doit me ramener, j'aurai beaucoup fait. Mais que de jours encore, que de semaines! Oh ! que je voudrais être au printemps. On dit qu'il commence ici au mois de février : pour moi, ce ne sera pas sitôt. Ne m'enverrez-vous pas pour mes étrennes quelques-unes de ces lignes que vous seule savez écrire? C'est un moment pour vous, et moi je vis bien longtemps sur ces moments-là. Mon père tousse un peu, et je vois par là combien le plus petit accident est à craindre; cependant il va déjà mieux, et pourvu qu'il veuille être sage, tout ira bien. J'ai bien besoin du succès de mon voyage pour m'en consoler. Adieu, adieu, soyez heureuse, bien portante et souvenez-vous de votre ami. »