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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VIII

Livre VIII (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 8 min de lecture · p. 552–559 · chapitre 528 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le voile qui obscurcissait la vue de Me Récamier allait s'épaississant : l'idée d'une opération, sans T'effrayer, lui apparaissait cependant dans un avenir assez rapproché pour lui causer quelque trouble. On lui parla d'un médecin, le docteur Drouot, qui guérissait les cataractes sans opération, au moyen de certaines frictions : elle se soumit tout l'hiver à ce traitement dont le résultat définitif fut absolument nul. Mais l'emploi de la belladone, qui certainement entrait pour une notable portion dans ce remède, en dilatant la pupille, rendit souvent, pour quelques heures, la vue à Me Récamier, et lui donna encore quelques vives jouissances.

Ce fut ainsi qu'elle put voir et admirer, au mois de mai 1846, le beau tableau de Saint Augustin, qu'Ary Scheffer eut la bonne grâce de faire porter à l'Abbaye-au-Bois, lorsqu'il le retirait de l'exposition, afin que Mme Récamier et M. de Chateaubriand le pussent contempler. C'est la dernière et une des plus profondes émotions que je leur ai vu éprouver à l'un et à l'autre devant un chef-d'œuvre des arts.

Il ne pouvait plus être question, avec la cécité presque absolue de Mme Récamier et l'affaiblissement de ses deux amis, de s'éloigner de Paris. On loua à Beau-Séjour deux appartements, l'un pour Me Récamier, l'autre pour Me Lenormant et sa jeune famille. M. de Chateaubriand venait à son heure; la distance était si peu considérable de la rue du Bac qu'il habitait jusqu'à Passy, que lui-même y voyait l'avantage d'une promenade en voiture.

M. Ballanche arrivait aussi tous les jours à trois heures, et assistait au dîner de famille ; je n'ose dire qu'il y prenait part, son repas à lui se composant d'une tasse de lait et d'un échaudé; il retournait à Paris le soir avec M. Paul David. M. Ampère s'était logé à Passy.

La nécessité reconnue de l'opération causait aux amis de Me Récamier une préoccupation que chacun s'efforçait de dissimuler, dans le désir tacite et unanime de distraire d'une telle pensée l'objet de la commune anxiété. L'été s'écoula ainsi, non sans douceur, dans cette dernière réunion complète des amis de Mme Récamier. L'automne était la saison fixée pour l'opération qui devait se faire à Passy, lorsqu'un matin M. de Chateaubriand ne parut point à son heure. Le lendemain un petit mot, dicté par lui et non signé, vint annoncer l'accident qu'il avait éprouvé.

« Jeudi matin, 17 août 1846. »

« Me voilà arrêté; j'étais descendu hier au Champ de Mars, quand mes deux rosses faisant les fringantes se sont emportées et m'ont un peu traîné. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu i donc, jusqu'à demain, si je me trouve un peu bien, et si je puis remuer. »

En voulant descendre de voiture, le pied avait manqué à M. de Chateaubriand, et il s'était cassé la clavicule. La fracture ne présentait aucune gravité, mais elle devait le retenir pour quelque temps chez lui ; Me Récamier résolut à l'instant d'ajourner l'opération qui l'aurait privée du bonheur de lui donner des soins, et toute la colonie retourna précipitamment à Paris.

Cet accident marqua un nouveau degré de décadence physique pour M. de Chateaubriand : à partir de cette époque il ne marcha plus. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Me Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du salon ; on le plaçait alors sur un fauteuil que l'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se passait en présence de la seule Mme Récamier, et les visites qu'on admettait après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi ; mais, pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les étrangers présents, et c'était toujours un moment cruel : l'imagination de M. de Chateaubriand souffrait à laisser voir ses infirmités. Par respect, on semblait ne pas s'apercevoir du moment où on l'emportait du salon.

Il arriva aussi fréquemment depuis lors, qu'au lieu de réunir chez elle les personnes dont la présence l'aidait à distraire M. de Chateaubriand, Mme Récamier leur donnait rendez-vous rue du Bac; mais la même, c'était sous sa douce et protectrice influence que s'écoulaient ces heures dans lesquelles se résumait maintenant l'existence du grand génie qu'il fallait aider à vivre. Lorsque Me de • Chateaubriand venait, avec sa politesse enjouée, faire une apparition dans ce cercle, elle y semblait en visite.

L'hiver de 1846 à 1847 fut donc extrêmement triste, et pour inaugurer cette nouvelle et fatale année, au mois de février, Mme de Chateaubriand fut enlevée en quelques jours à son mari, à sa famille, à ses amis, à ses pauvres.

Sa mort ouvrit la procession funèbre dont la marche rapide, en moins de deux années, a fait disparaître ces nobles existences et ces saintes amitiés.

Peu de semaines après cette mort, Mme Récamier subit pour la première fois l'opération de la cataracte. Cette opération qui fut pratiquée par un très-habile chirurgien, M. Blandin, ne rendit pas la vue à Mme Récamier. Il est bien vrai que les circonstances semblaient se conjurer pour en entraver le succès. Pressée de reprendre les habitudes qu'elle savait si chères à ses amis, Me Récamier se hâta trop de renoncer à la vie exceptionnelle et aux précautions nécessaires après une secousse de ce genre. On recommande en pareil cas un grand calme d'esprit, et le sort ne lui envoyait que des inquiétudes.

Le bon Ballanche très-faible déjà, très-épuisé, ne put supporter l'angoisse que lui avaient causée l'attente de l'opération et la crainte qu'elle ne réussît pas. Un mois après, une pleurésie, qui d'abord n'avait paru qu'une indisposition légère, mit sa vie en danger. Il logeait en face de l'Abbaye-au-Bois, les fenêtres de sa chambre dominaient l'appartement de Me Récamier, et de son lit, il pouvait voir les préparatifs d'un reposoir disposé dans la cour du couvent, car c'était le jour de la Fête-Dieu. Sans présenter encore de danger, son état devenait beaucoup plus grave ; mais il n'eut certes pas consenti à ce que Mme Récamier travers « t la rue, bravât l'éclat de la lumière si redoutable à ses pauvres yeux, pour venir s'asseoir auprès de lui. Seulement il s'agitait beaucoup à la pensée du mal que l'inquiétude de son état pouvait faire à son amie en un pareil moment. Tout à coup, le cortége du saint sacrement vint à sortir, et l'on entendit les chants sacrés qui accompagnaient la procession. M. Ballanche, frappé de ces chants, se recueillit et pria. Cette émotion religieuse fut très-vive et précéda de bien peu de jours la fin de cet homme admirable.

Me Récamier, instruite de son état, et oubliant toutes les précautions qui lui étaient recommandées, vint s'installer à son chevet; elle ne le quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer la vue.

Le curé de l'Abbaye-au-Bois, M. Hamelin, apporta au malade les consolations et les secours de la religion; il fut très frappé et très-ému du degré de foi avec lequel M. Ballanche acquiesçait aux mystères du christianisme. Pour lui, en effet, une vérité dans l'ordre intellectuel était mille fois plus certaine que le fait attesté par ses sens.

Il m'a été donné, hélas . de voir souvent mourir, et jamais ce redoutable spectacle n'a offert à mes yeux plus de grandeur. L'âme était si présente et si ferme, la sérénité et la confiance dans la miséricorde céleste si absolues, qu'en se séparant de celle qu'il avait aimée sans réserve et d'une tendresse angélique, M. Ballanche est mort avec joie.

La dépouille mortelle de cet incomparable ami reçut, dans le tombeau de famille de Mme Récamier, la suprême hospitalité ; il y repose auprès de celle qu'il a tant aimée.

La douleur que Me Récamier ressentit de cette perte, toute cruelle qu'elle fût au premier moment, eut cela de particulier, qu'elle sembla, loin de s'adoucir, pénétrer de jour en jour plus profondément dans son cœur. Et pouvait-il en être autrement? Comment cette âme, écho de son âme, ce cœur qu'elle remplissait tout entier, cette admirable intelligence qui se subordonnait avec tant de joie, jusqu'à n'avoir de volonté que la sienne, n'auraient-ils pas laissé, en disparaissant, un vide immense?

Je doute que Mme Récamier eût supporté l'isolement de cœur où la laissa la mort du bon Ballanche, si elle n'avait eu à exercer auprès de M. de Chateaubriand la mission de dévouement, de plus en plus difficile, qui absorbait son temps et ses facultés.

Peu de mois après la mort de sa femme, M. de Chateaubriand, en exprimant à celle qui s'était faite le bon ange de ses derniers jours son ardente reconnaissance, la supplia d'honorer son nom en consentant à le porter. Il mit dans l'expression de ses désirs de mariage une insistance qui toucha profondément Me Récamier; mais elle fut inébranlable dans son refus.

« Un mariage, pourquoi? à quoi bon? disait-elle. A nos âges, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m'établir dans la même maison que vous. Le monde, j'en suis certaine, rend justice à la pureté de notre liaison, et on m'approuverait de tout ce qui me rendrait plus facile la tâche d'entourer votre vieillesse de bonheur, de repos, de tendresse. Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais › pas, j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné ; ne changeons rien à une affection parfaite »

Mme Récamier avait raison, mais tout en le reconnaissant, son ami ne se consolait point, disait-il,, qu'elle n'acceptât pas son nom.

Vers le 15 juillet, Mme Récamier, les nerfs ébranlés par l'opération, épuisée de tristesse et d'efforts; consentit à partir avec sa nièce pour la campagne. M. de Chateaubriand quitta Paris en même temps, en compagnie de M. Mandaroux-Vertamy; il voulait aller respirer l'air de la mer et revoir une dernière fois les flots qui l'avaient bercé. Mais il ne resta qu'une semaine à Dieppe, et revenu à Paris, il n'y trouva que la solitude.

Mme Lenormant lui ayant écrit la surprise pénible que ce retour imprévu avait causée à Mme Récamier, il lui répondit :