Livre VIII
Livre VIII (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le roi reçut M. de Chateaubriand à merveille, mais il lui demanda s'il comptait retourner bientôt à Rome. L'intérim du ministère des affaires étrangères durait toujours ; il était évident que le roi ne disposerait de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier ; mais il était tout aussi évident que M. de Chateaubriand ne serait pas appelé à concourir à la formation d'un nouveau ministère.
En attendant qu'il retournât dans sa chère Rome, il résolut d'aller prendre les eaux des Pyrénées.
Avant son départ, Mme Récamier, qui savait avec quel regret il avait renoncé à faire jouer sa tragédie de Moïse, arrangea, pour l'en dédommager, une lecture de cette pièce, à laquelle on se plut à donner quelque solennité. La société la plus brillante fut convoquée, et se rendit avec empressement à une invitation qui faisait bien des envieux. Lafond, de la Comédie-Française, devait lire, et reçut, deux jours à l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'étudier. Ce public d'élite étant réuni, la lecture commença, et Lafond, malgré les défauts de son accent gascon, se tira convenablement du premier acte : on pouvait donc espérer que tout irait bien jusqu'au bout, la pièce renfermant de grandes beautés, et la versification étant pleine de vrai talent et de poésie. Mais Lafond n'avait étudié, n'avait regardé que ce premier acte ; dès le second, il ânonne, hésite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais. Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimulé de M. de Chateaubriand, désespoir de Mme Récamier. M. de Chateaubriand, avec beaucoup de goût, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-même les deux derniers actes.
M. Ballanche faisait le récit de cette aventure à Mme Lenormant, retenue à Toulon par l'annonce de la prochaine arrivée en France de son mari, qu'elle avait dû rejoindre en Grèce.