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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VI

Livre VI (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 2 min de lecture · p. 182–183 · chapitre 294 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Un mot de Mme Récamier apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproches ne fût échangé; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et pure comme la vertu.

M. Ballanche, dans le dévouement qui l'associait à toutes les impressions de Mme Récamier, ne devinait-il pas et n'annonçait-il pas ce résultat, lorsqu'il lui écrivait de Pise, le 12 mars précédent, pendant une absence de huit jours ?

« 12 mars 1825.

« Je me doutais bien que vos ressentiments ne' tiendraient pas; il y a des choses trop antipathiques à nos natures, et la vôtre est certainement la mansuétude. La tristesse dont il1 est obsédé ne m'étonne point : la chose à laquelle il avait consacré sa vie publique est accomplie. Il se survit, et rien n'est plus triste que de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le sentiment moral.

1. M. de Chateaubriand. ↩

« Ainsi donc votre douce compassion sera encore son meilleur asile. J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée ne sont que de la poussière, si elles ne reçoivent la fécondité du sentiment moral. »

La joie de se retrouver au milieu de sa famille et de ses amis fut profondément sentie par Me Récamier. La Providence lui accordait un de ces moments de félicité presque sans mélange, qui ne sont jamais que de bien passagère durée. Le temps semblait avoir respecté, pendant son absence, les trois vieillards dont elle protégeait l'existence et le repos. Satisfaite de ses rapports avec tous ses amis, Mme Récamier était à la veille d'assurer par un mariage selon son cœur, et sans se séparer d'elle, le bonheur et l'avenir de sa fille d'adoption. Une seule chose retardait la conclusion du mariage arrêté entre sa nièce et M. Lenormant : c'était que celui-ci eût une carrière certaine, et l'attente ne devait pas beaucoup se prolonger.

M. de Montmorency, au bout de quelques semaines, fut obligé de quitter Paris. Il allait faire sa tournée annuelle dans les diverses terres où l'appelaient des réunions de famille auxquelles il ne manquait jamais et où il portait, dahs ses rapports de père, d'époux et de fils, le charme un peu austère qui ne l'abandonnait point.

Pendant cette absence, il écrivait à la recluse de l'Abbaye-au-Bois.