Livre VIII
Livre VIII (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Pendant les premières années qui suivirent la révolution de Juillet, l'incertitude des choses générales, l'irrésolution des projets de M. de Chateaubriand, qui annonçait sans cesse la pensée de se fixer hors de France; la pénible nécessité où se voyait réduit cet homme, le premier écrivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par conséquent qu'une existence toujours précaire et nulle sécurité pour l'avenir; enfin, l'animosité des partis, furent autant d'obstacles à ce que Me Récamier étendît ses relations hors du cercle de ses anciennes amitiés.
Mais lorsque les événements qui avaient amené la chute de la branche aînée des Bourbons, en s'éloignant, permirent qu'une trêve se fit entre les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonçant à toute vie politique, uniquement livré à des travaux littéraires, eut conclu le marché qui répugnait tant à sa fierté, et auquel il ne se fût peut-être pas résolu s'il n'eût été question que de lui seul, mais qu'il accepta parce qu'il fallait assurer la vie présente et l'avenir de Me de Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mémoires, Me Récamier, qui suivait avec une extrême anxiété toutes les impressions que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprès de lui une double tâche. Rendre à cette noble vie tout le calme, toute la sérénité que peuvent donner des affections vraies et profondes ; l'entourer en même temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses contemporains; maintenir la royauté du génie que son siècle lui avait décernée : telle fut la mission que Mme Récamier assuma avec ardeur, et le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le sacrifice de ses goûts, de sa liberté et de sa santé. Aussi lui était-elle à ce point devenue nécessaire, que la plus courte de ses absences le mettait au désespoir. Quand Me de Chateaubriand apprenait que Mme Récamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle s'informait de l'époque probable de son retour : « Mais que voulez-vous donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il faire, si vous vous en allez pour longtemps »
Des ce moment, Me Récamier, en donnant plus d'extension, plus de mouvement à sa vie extérieure, dut la séparer davantage de ce que j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon où se pressaient les illustrations de tous les genres, dont les fêtes littéraires excitaient l'envie, cette considération, cet empressement de la foule, étaient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare esprit de conduite; dans la réalité, c'était le dévouement de l'amitié.
Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait aliéné ses Mémoires d'Outre-Tombe et du sentiment pénible qu'il conservait d'avoir ainsi escompté sa mort, n'est ignoré d'aucune des. personnes qui l'ont approché. La lettre du 8 août 1836, que nous avons citée plus haut, en donne la preuve.
Enfin, lorsque la société à laquelle il avait cédé la propriété de son œuvre posthume, lasse de payer les arrérages de la rente viagère stipulée, vendit au journal la Presse le droit de faire paraître les Mémoires d'Outre-Tombe dans son feuilleton, M. de Chateaubriand, instruit de cet arrangement par une visite de M. Dujarrier, l'associé de M. Emile de Girardin, lui en exprima son mécontentement, et lui dit que jamais il ne donnerait son consentement à un pareil mode de publication. En effet, dans la crainte que sa signature apposée au reçu de la rente viagère ne parût la sanction d'un marché qui lui répugnait, il refusa six mois d'en toucher les arrérages. Me de Chateaubriand, effrayée d'une résolution qui menaçait de la réduire au dénûment, elle et son mari, en parla à M. Mandaroux-Vertamy, son conseil, lequel intervint et rédigea pour M. de Chateaubriand une quittance dont les termes réservaient son opposition.
Au premier rang, parmi les nouveaux venus de cette époque dans le salon de l'Abbaye-au-Bois, je dois placer M/Alexis de Tocqueville. L'éclatant succès de son beau livre de la Démocratie en Amérique l'avait mis fort à la mode. Allié à M. de Chateaubriand, il réunissait tout ce qui devait lui plaire : un talent réel et élevé, les manières et les goûts aristocratiques, avec des opinions infiniment libérales et généreuses: Il venait en outre de faire un mariage d'inclination; c'était plus qu'il n'en fallait, avec l'agrément de sa personne et la finesse de son esprit, pour le faire réussir auprès de Me Récamier.
Vers le même temps, un très-jeune homme, qui cachait sous le pseudonyme trop humble ou trop orgueilleux d'un homme de rien une naissance distinguée et le début d'un vrai talent, envoyait à M. de Chateaubriand le récit de sa vie qu'il venait de publier dans la Galerie des Contemporains illustres. Cette biographie, où une admiration sincère n'avait rien ôté à la liberté du jugement, plut à M. de Chateaubriand par sa liberté même ; il voulut en connaître l'auteur, et ce fut ainsi que M. Louis de Loménie se trouva introduit à l'Abbaye-au-Bois.
En le lisant, on avait été très-frappé de la mesure et de l'impartialité de ses arrêts. Cette qualité, rare chez un homme de son âge, est une de celles qui dominent dans cette nombreuse collection de portraits historiques. L'indépendance du caractère de M. de Loménie, la verve et le mouvement de sa conversation ne furent pas moins appréciés, et il devint bientôt un visiteur assidu de Mme Récamier, également agréable à M. de Chateaubriand et à elle-même.
Frédéric Ozanam, présenté par M. Ampère plusieurs années auparavant, vers 1833, alors qu'il n'était encore qu'un obscur étudiant, avait tout de suite touché M. de Chateaubriand par la candeur et la fermeté de sa foi.
Accueilli avec la plus entière bienveillance, admis à plusieurs des lectures que M. de Chateaubriand fit à l'Abbaye-au-Bois, encouragé à y venir souvent, il n'usa que rarement de l'autorisation qui lui avait été donnée, et quand M. Ampère lui en demandait la raison, il répondait : « C'est une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance qu'on me témoigne. »
Le terme de sept ans que la modestie de ce jeune homme se fixait à lui-même, ajournant la renommée à ce délai, amusa et charma la société de l'Abbaye.
La réputation, on pourrait dire la gloire, fut exacte à l'échéance qu'Ozanam lui avait marquée. Il revint chez Me Récamier sept ans plus tard, professeur, entouré de l'auréole d'une célébrité naissante que justifiaient de très -hautes facultés, époux heureux et passionné d'une femme charmante.
Aussi éminent par les vertus que par l'intelligence, Frédéric Ozanam offrait un type parfaitement original. Extrêmement timide et presque gauche, enthousiaste quoique érudit, il sortait de la réserve qui lui était habituelle. par des éclairs d'éloquence, et alors il était facile de comprendre, à la chaleur et à la sorte d'entraînement de sa parole, quelle puissance il devait exercer, dans sa chaire, sur un auditoire jeune et ardent.
M. Sainte-Beuve était déjà depuis longtemps en relation avec M « Récamier et avec M. de Chateaubriand ; il inspirait à l'un et à l'autre un goût très-vif, qu'on lui témoignait ouvertement; mais les rapports de société avec ce spirituel écrivain ont toujours un caractère intermittent. Vous vous laissez prendre à la grâce presque caressante de ses manières, au naturel charmant, à la finesse dégagée de toute afféterie de sa conversation, vous le voyez souvent, et vous vous flattez qu'il y trouve lui-même quelque plaisir; mais tout à coup, vous le perdez, il vous échappe. Quoi qu'il en soit, l'époque dont je m'occupe est une de celles où M. Sainte-Beuve vint le plus assidûment à l'Abbaye-au-Bois.
M. Charles Brifaut, présenté à Mme Récamier à cette époque, fut bientôt admis au nombre des habitués les plus fidèles et les plus aimables de son intérieur. C'était un des hommes dont la société offrait le plus de sécurité et de douceur. Il avait concentré sa vie dans des relations de salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'étude à entretenir. Malade depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'héroïsme, et sa politesse dominait de continuelles souffrances avec une sérénité stoïque.
Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reçues dans le salon de Mme Récamier et qu'elle accueillait avec tant d'intérêt, de grâce et même d'indulgence, une seule est entrée dans son intimité. Me Amable Tastu méritait cette exception par l'admirable élévation de son caractère, par la sûreté, la discrétion, l'exquise délicatesse de son commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des bas-bleus et qui ne pardonnait guère aux femmes de se mêler de littérature, faisait, comme son amie, un cas tout particulier de Me Tastu ; le bon sens aimable et ferme qui caractérise son talent lui plaisait fort.
M. Léonce de Lavergne n'était point à l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu. Depuis plusieurs années déjà, il était lié avec M. Ballanche, M. de Chateaubriand l'avait distingué, et Mme Récamier le comptait au nombre des jeunes gens dont la conversation et la société lui plaisaient le plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait à son amie, pendant son voyage à Toulouse et dans le midi de la France, il est plusieurs fois question de lui d'une façon gracieuse. Il avait beaucoup d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique ; on ne se doutait guère alors, et il ne se doutait pas lui-même, qu'il deviendrait le grand orateur de l'agriculture.
Malgré l'amélioration qui s'était produite dans sa santé, il restait à Me Récamier une telle susceptibilité des organes de la voix, que les médecins l'envoyèrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire sans y être accompagnée d'au- • cun de ses amis, lui coûtait fort à entreprendre : mais sa santé était trop nécessaire à ces mêmes amis, et surtout à M. Ballanche et à M. de Chateaubriand que les infirmités commençaient à gagner, pour que Me Récamier ne mît pas à la recouvrer une volonté inébranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant Mme Lenormant à la campagne avec ses enfants, M. de Chateaubriand à Paris, et M. Ballanche établi à Saint-Vrain chez la comtesse d'Hautefeuille.
Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis initieront suffisamment le lecteur aux idées, aux intérêts et aux petits événements qui occupaient alors leurs esprits.