Livre V
Livre V (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La supériorité de M. de Chateaubriand importunait M. de Villèle; il subit d'abord M. de Chateaubriand pour se délivrer de M. de Montmorency, et ne tarda pas à se repentir de l'avoir laissé entrer au conseil. J'ai déjà dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un témoignage de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conçu et accompli l'œuvre de la délivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de Saint-André au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de Chateaubriand, M. de Villèle en éprouva un vif dépit, et ne sut pas dissimuler le sentiment qu'il éprouvait.
C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira la preuve : sa candeur reflète naïvement les impressions de son ami le ministre des finances, lorsqu'il écrit à Mme Récamier.
« Le 29 décembre 1823.
« Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand ordre de Saint-André de Russie qui équivaut au cordon bleu. Cela fait grande rumeur : car c'est, dit-on, indiquer le ministère que voudrait Alexandre, à l'exclusion de M. de Villèle qu'il exclut ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les réflexions vont encore plus loin : qu'elles vont à persuader que l'ambassadeur de Russie et ces messieurs sont loin d'être étrangers à tout cet arrangement qui consisterait à mettre M. de Chateaubriand à la maison du roi, M. de Montmorency aux affaires étrangères et M. de Villèle..... à la porte, vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent. Vous devinez si l'ami qui vous écrit est dans tous ces tripotages.
« M. de Villèle aura à vaincre plus d'un obstacle « d'ici aux chambres, mais il les vaincra. Les « chambres réunies, ce sera un grand moment, décisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera culbuté, et alors arrivera un ministère qui sera entraîné par l'exagération de la droite, et qui nous entraînera nous-mêmes dans le précipice. s
Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villèle, tout en mêlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand à des commérages sans portée, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes d'État au ministère comme un danger d'exagération pour l'opinion royaliste. On ne peut s'empêcher alors de se rappeler la faiblesse avec laquelle M. de Villèle laissa se produire successivement les projets de loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succès la tendance. On a peine à croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand n'eût pas mieux résisté que lui.
Au reste, la répugnance que M. de Villèle éprouvait à avoir pour collègue l'auteur du Génie du christianisme datait de loin. Lors de la formation du cabinet où entrèrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villèle et Corbière, l'ambassade de Londres fut offerte à M. de Chateaubriand et acceptée par lui. Personne ne sut alors qu'à cette époque M. de Montmorency avait insisté pour que l'entrée au conseil, et non point une ambassade, fût donnée à l'homme dont le talent et les efforts avaient amené les royalistes aux, affaires. M. de Villèle ne voulut jamais en entendre parler. Ce fait fut révélé bien des années après l'événement par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency à Mme Récamier, lettre communiquée selon son désir à M. de Chateaubriand. Cette pièce est assez curieuse pour que nous l'insérions ici :