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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier Le prince de Mecklembourg-Strelitz → Mme Récamier, 1er décembre 1843, Strélitz

Livre premier · Livre premier (suite)

Le prince de Mecklembourg-Strelitz → Mme Récamier, 1er décembre 1843, Strélitz

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 3 min de lecture · p. 90–91 · chapitre 20 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Strélitz, ce 1er décembre 1843.

« Madame, Si j'ai jamais éprouvé le sentiment de la timidité, c'est bien aujourd'hui où j'ai résolu non-seulement de vous écrire, mais encore de vous adresser une prière, oui, une grande et bien instante prière! Quand je pense au nombre d'années qui se sont écoulées sans que j'aie eu le bonheur de vous revoir ni de recevoir de vos nouvelles directes, je sens que la démarche que je fais porte toute l'empreinte d'une action téméraire. Je sens même, hélas! que si vous demandiez, après avoir lu ma signature : « Qu'est-ce que c'est que ce grand-duc de Mecklembourg-Strelitz? » je n'aurais pas le droit de me plaindre. Voilà ce que me dit la raison. Et le cœur que dit-il? Vous l'avouerai-je, Madame? Il me dit le contraire : il se rappelle très-bien que la beauté ravissante dont la nature vous doua ne fut que le reflet d'une âme adorable, et qu'une âme pareille ne peut pas oublier les individus qu'elle a une fois jugés dignes de son estime et de son affection. Parmi les souvenirs précieux que je vous dois, il y en a un surtout que la mémoire du cœur ne cesse de me retracer avec tout le charme qui lui est propre: c'est la conduite si éminemment noble, généreuse et aimable que vous avez observée vis-à-vis de moi après que Napoléon avait hautement dit dans le salon de l'impératrice Joséphine « qu'il regarderait comme son ennemi personnel tout étranger qui fréquenterait le salon de Me Récamier. » Je puis dire sans exagération que j'y pense encore avec attendrissement, et que c'est sur mes deux genoux que je voudrais vous réitérer l'hommage de ma reconnaissance, qui ne finira pas plus qu'elle n'a fini jusqu'ici.

« Et qu'est-ce donc que la prière que vous voulez m'adresser? me demanderez-vous enfin. C'est votre portrait, Madame, ce même portrait admirable dont vous aviez honoré feu le prince Auguste de Prusse1, et qui, à ce que j'apprends, doit vous revenir à présent. Je le répète, Madame, c'est avec une grande timidité que je prononce ce vœu, que je n'aurais peut-être jamais eu le courage de former s'il ne me tenait pas à cœur au delà de toute expression : mais, si le culte que l'on rend à votre souvenir peut donner à quelqu'un le droit de posséder le trésor que je viens de réclamer de votre bonté généreuse, daignez croire du moins que personne alors n'a plus de droits d'y aspirer que moi. Et ce n'est pas moi seulement qui en serais digne ; ma femme, mes enfants, toute ma famille vous rend une entière justice; elle a savouré ce que je lui ai rapporté de vous : tout ce qui est parfaitement beau comme tout ce qui est parfaitement bon réveille en nous votre souvenir. Vous vous trouvez partout à la place qui vous est due.

1. Le prince Auguste était mort au mois de juillet 1843, et, par son testament, avait ordonné que le portrait de Mme Récamier, peint par Gérard, et qu'il avait reçu dé son amitié, lui fût rendu. ↩

« Je n'ai pas le courage d'ajouter un mot à cette lettre, et votre âme est faite pour la comprendre.

GEORGES, grand-duc de MECKLEMBOURG-SINELITZ.