Livre VII · Livre VII (suite)
Chateaubriand → Mme Récamier, 18 décembre 1828, Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Rome, ce jeudi 18 décembre 1828.
« Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tous consignés dans le journal de Rome. Il n'y a de bon dans tout cela que notre monument du Poussin. Hélas! voilà encore une année tombée sur ma tête. Quand me reposerai-je auprès de vous? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage? J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, quand je vois combien il est diminué, et combien peu de temps il me reste pour vous aimer, il me prend un grand serrement de cœur.
« Mais n'y a-t-il pas de longues années après celles de la terre? Si j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de ce ciel où je - vous attendrai, où vous me retrouverez plein de grâce, de beauté et de jeunesse. Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange. Je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas, je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé tous mes projets et tout mon avenir ; la rue d'Enfer auprès de vous, voilà tous les souhaits de bonne année que je me fais. Ruines, années, santé, perte de toute illusion, tout me dit : « Va-t'en, retire-toi, finis. » Je ne retrouve au bout de ma journée que vous, et, aans un coin de mon imagination, Moïse. Encore, pour peu qu'on le voulût, je le jetterais très-bien au feu.
« Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait : le tombeau du Poussin restera ; il portera cette inscription : F. A. de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous aimez le plus, dites-vous, après moi, le Tasse.
« Grand merci de votre petit mot du 3 qui m'arrive à l'instant. Je n'ai pas besoin de cette porcelaine1 - pour penser à vous, et franchement, je ne sais si jamais j'en ferai usage à Rome. Soyez aussi victorieuse pour Moïse, auprès de ce M. de La Rochefoucauld qui me semble un fier lion. Cet Assuérus briserait mon fragile ouvrage comme une saucière. A samedi. »
1. L'envoi d'un service de porcelaine de Sèvres donné par le roi. ↩