Livre VII · Livre VII (suite)
Chateaubriand → Mme Récamier, 27 décembre 1828, Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
«Rome, ce samedi 27 décembre 1828.
« Six heures après le départ du courrier de jeudi dernier 25, un courrier extraordinaire m'apporte enfin une petite lettre de vous en date du 16.
« Cette très-petite lettre est tout ce que vous daignez m'accorder en réponse à une douzaine de longues lettres de moi : c'est sans doute plus que je mérite; mais, quand on est si loin, de bonnes longues lettres feraient tant de bien !
« Cette lettre du 16 dit deux choses : que Villemain est allé vous parler de Moïse, et que M. Pasquier veut être ministre. Je suppose que le premier était allé, au nom de tous ses amis, vous montrer les craintes les plus vives sur Moïse : point d'acteurs, chute probable, inconvenance, etc., etc. Laissez dire. Si nous réussissons, si nous tombons, peu importe, je n'en serai nullement affligé. Lord Byron, en Italie, s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et pourtant il était poëte! et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.
« Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié : vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de M. Pasquier au ministère des Affaires étrangères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission avec une joie extrême. Faites des vœux pour M. Pasquier.
« Midi.
« Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et enfin, je ne veux pour rien être ministre; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir.
« MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'écrivent aussi par M. de Mesnard ; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin , Agier et Villemain m'écrivent à leur tour pour me conjurer de ne pas laisser jouer Moïse. Leur raison est que les acteurs sont déplorables, qu'on n'aime plus la tragédie, et surtout une tragédie religieuse, et qu'enfin cela m'empêcherait d'être ministre.
« Cette dernière raison est nulle pour moi, parce que, fussé-je aussi près du ministère que j'en suis loin, je ne veux plus rien être absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou mauvaises, je dois y céder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on dise que j'aie été un obstacle à la formation d'un ministère dont même je ne ferais pas partie, si ce ministère peut être utile à la France. Je ne veux pas qu'on me dise : « Si vous n'aviez pas fait une « scène littéraire, nous étions ministres demain. » Retirez donc ce pauvre Moïse. Dites que j'aviserai, et qu'il faut remettre la partie à l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec l'argent que vous pourrez prendre chez Hérard. Empêchez les distributions de rôles et la répétition, et retirez le manuscrit. Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient été affligés d'un succès autant que mes ennemis, et que, d'une autre part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant. Voilà le double secret de leur intérêt si vif. Satisfaisons-les. Ils ne m'auront, ni pour collègue au ministère, ni pour auteur sifflé ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour cux.
« C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant à Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va vite.
« J'envoie par ce courrier mon Mémoire sur les affaires d'Orient à M. de La Ferronnays. Les succès des Turcs me font horreur. Sébastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont écrit. »