Livre V · Livre V (suite)
Le duc de Douveauville → Mme Récamier, 9 juin 1824, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Paris, ce 9 juin 1824.
« Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M. de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M. de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps : une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse aurait déjoué bien des intrigues.
« Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des affaires étrangères : M. de Montmorency l'a rempli, M. de Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis1, je n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer: tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.
1. Le duc de Doudeauville était alors directeur général des postes, et il y marqua son passage par les plus utiles améliorations. ↩
« Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je ressemble plus que lui à un honnête homme : je l'aime mieux.
« Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les salons ; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.
« On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires étrangères ; il y a des gens qui croient que M. de Villèle le gardera et se débarrassera d'une grande partie de celui des finances sur M. de Chabrol. Ce directeur général de l'enregistrement est un homme très-capable et très-estimable.
« On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je m'en réjouirais, parce que ce serait un acheminement à votre retour en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins; vous devez en être bien sûre, Madame, si vous rendez justice à mon intérêt bien vif, à mon dévouement bien sincère et à mon désir de pouvoir vous en renouveler moi-même l'assurance. »