Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier Chateaubriand → Mme Récamier, 8 novembre 1828, Rome

Livre VII · Livre VII (suite)

Chateaubriand → Mme Récamier, 8 novembre 1828, Rome

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 3 min de lecture · p. 255–257 · chapitre 345 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

1. M. de Chateaubriand, dans le huitième volume de ses Mémoires, arrivé à l'époque de son ambassade à Rome, a publié quelques-unes des lettres qu'il adressa de cette ville à Mme Récamier; il les a arrangées pour les faire figurer dans son récit : nous avons cru devoir les reproduire ici dans leur intégrité, d'après les originaux que nous possédons. On pourra les comparer aux lettres insérées dans les Mémoires; c'est une étude intéressante à faire et où le premier jet d'une pensée, tracée sans aucune préoccupation de publicité, ne paraîtra pas quelquefois inférieur à ce qui a été substitué dans cette vue. Nous marquerons d'une astérique chacune des lettres, en petit , nombre, publiées ainsi et toujours modifiées.

« Rome, samedi 8 novembre 1828.

« Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me désole. Un courrier donc m'a apporté cette nuit une dépêche de M. de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille. Cette dépêche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez écrit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la, chute de cette place, et que le Grand Turc ne songerait à la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs guerres précédentes.

« Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce, et tomber en admiration devant des barbares qui répandent, sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe, l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes nous autres Français : un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

« Voilà mon ami resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici ; je n'aspire plus qu'à rentrer pour jamais dans ma solitude, et à quitter la carrière politique. J'ai soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées ; elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j'ai tant combattu : qu'elles s'emparent donc et qu'elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de vous! Je suis allé avant hier me promener à la villa Panfili : quelle admirable solitude !

« Une heure.

« Voilà enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reçu mon petit mot d'Ancône, et ma première lettre de Rome. Vous aurez, été depuis ce temps accablée de mes trois lettres par semaine, et j'espère que vous en êtes au vif repentir.

« Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne se représentera plus. Si nous tombons, je n'y suis pour rien : comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pièce ; si nous réussissons, un succès de plus ne gâte rien. Attendre le silence politique? Quand l'aurons-nous? Les événements s'enchaînent et nous entraînent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor, s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hérard, mon banquier.

« Nous savons les nouvelles de la pauvre Sœur. Me de Chateaubriand est bien inquiète et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle a pour la Sœur, elle craint que sa mort ne désorganise et ne fasse tomber l'Infirmerie.

« Envoyez maintenant vos lettres aux affaires étrangères. J'ai monté la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai à présent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu d'attendre vos lettres douze à treize jours, elles me parviendront le huitième.

« Vous me dites de parler de vous à telle et telle personne : j'en parle à tout le monde, encore hier au soir à Visconti. Je vous annonce pour Pâques et on est ravi. Viendrez-vous, ou irai-je? J'aime mieux aller.

« J'ai donné l'ordre à M. Hérard, banquier , rue Saint-Honoré, 372, de compter la somme de 15,000 fr. à M. Taylor, s'il venait la lui demander de ma part ou de la vôtre. J'ai donné votre nom et votre adresse. »