Livre VIII
Livre VIII (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre ; on n'a point encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention, elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui l'entouraient : on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix, d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé; c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient recueillis.
La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une large part à la bonne œuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire ici le nom, M. de Tourguénieff était le placeur des billets pour les Russes.
Il rendait ainsi compte de sa mission :
« Ce 4 février 1841.
« J'ai reçu trente-huit billets : voici 1,140 francs. « Les trois billets de Me la comtesse de Kisseleff et « les trois de la comtesse de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute - « une famille.
Tourguénieff.
Lady Byron, de passage à Paris, paya cent francs le billet qu'elle sollicita avec instance ; elle n'en profita point, au moins pour assister à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Me Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un poëte de génie avait valu une célébrité importune.
La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la disposition des artistes. Il écrivait à Me Lenormant :
« Jeudi soir, 4 février.
« Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour aller ensuite (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire simultanément) chez M. Rubini et Mme Leroy.
« Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.
« Le marquis de VÉRAC. »
M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes, non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les honneurs avec un entrain très-aimable.
La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes , belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les artistes, en face. du tableau de Corinne. L'assemblée était compacte, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages célèbres réunis à la fois chez Me Récamier, avise cette longue barbe et cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la figure le frappe. C'était le moment où M'le Rachel se faisait entendre dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre. Impatientée de la question, la personne interpellée répond : « Hé, vous voyez bien que c'est Mardochée. » Cela fit rire.
Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une grâce charmante à concourir à cette bonne œuvre. Electrisés par l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se surpassèrent. Pour Mme Rachel, ce n'était point la première, et ce ne fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Me Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près ; sa voix avait bien quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un merveilleux instinct ; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le ton de la meilleure société.
Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense ; jamais actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et témoigna toujours à Me Récamier une profonde reconnaissance.
Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de Cressin, - le berceau des Récamier, - détruite par un incendie.
M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de la première soirée. En accusant réception du mandat de 4,390 francs qui lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche « qu'il s'était fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées. » Le vœu de Me Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de l'Abbaye-au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était religieusement conformé.
Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans cette brillante réunion de jeunes femmes : on trouva qu'elle les éclipsait toutes encore.
M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de Néris en 1841, y retourna en 1842, et, comme l'année précédente, Mme Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne pouvait presque plus écrire lui-même ; condamné à dicter, il était fort importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.