Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier Chateaubriand → Mme Récamier, 22 septembre 1828, Lausanne

Livre VII

Chateaubriand → Mme Récamier, 22 septembre 1828, Lausanne

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 2 min de lecture · p. 229–230 · chapitre 326 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.

« Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un petit mot de vous ; mais le mot est arrivé hier, et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon1, de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en m'éloignant : il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.

1. La lettre datée de Dijon ne s'est point retrouvée. ↩

« Voici des détails du voyage : Mme de Chateaubriand a supporté assez bien la route, mais elle s'est trouvée très-souffrante en arrivant ici. Cela nous force à y rester un jour de plus. Nous n'en partirons donc qu'après- demain, mercredi 24. Nous mettrons trois jours à nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi 27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. Là commencera une nouvelle destinée pour moi. Si vous venez à Rome, si vous voulez y rester, nous y finirons nos jours ; sinon, je reviens en France pour mourir auprès de vous.

« Selon moi, le grand événement politique du moment est dans la campagne que font les Russes1: s'ils ne sont pas heureux, la France se trouvera singulièrement engagée, et toutes les destinées particulières des hommes attachés au gouvernement seront livrées à la force dès événements et aux chances de la fortune. Si l'on veut faire tête à l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce qui peut être utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend l'avenir si incertain pour tous.

1. La guerre entre les Russes et la Porte Ottomane avait éclaté au printemps de 1828. Diebitsch y fut d'abord employé comme major général sous les ordres du comte de Wittgenstein ; mais cette campagne fut moins heureuse que son début ne donnait le droit de s'y attendre. En 1829 seulement, et lorsque Diebitsch eut été chargé du commandement en chef, les Russes s'emparèrent de Silistrie, dont le siége avait duré près d'une année, et leur armée franchit les Balkans. ↩

« Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient étranger à tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler de personne. Ici, j'ai retrouvé quelques bonnes gens qui ne nous ont parlé que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute l'Angleterre qui va cette année à Rome! cela m'a fait trembler. Vous savez que je suis fort peu du goût du duc de Laval. »