Livre IL
Livre IL (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les dimensions que David voulait donner à ce tableau, le délai qu'il demandait avant de s'en occuper ne convinrent point au prince Auguste de Prusse, et ce fut Gérard qui fut définitivement chargé de l'exécuter.
Le prince en fit présent à Me Récamier « comme d'un immortel souvenir du sentiment qu'elle lui avait inspiré et de la glorieuse amitié qui unissait Corinne et Juliette. » En échange de ce tableau, Mme Récamier lui avait envoyé son portrait peint par-Gérard. Le prince l'avait placé dans la galerie de son palais à Berlin, il ne s'en sépara qu'à sa mort. D'après ses dernières volontés, ce portrait fut renvoyé à Me Récamier en 1845, et, dans la lettre que le prince lui écrivait trois mois avant sa mort, en pleine santé, mais comme frappé d'un pressentiment, se trouvent ces touchantes paroles : « L'anneau que-vous m'avez donné me suivra dans la tombe. »
L'empereur Napoléon, qui avait connu par des rapports de police les projets de mariage du prince Auguste avec Mme Récamier, s'en souvint à Sainte-- Hélène.
Voici ce qu'on lit dans le Mémorial :
« Dans les causeries du jour, l'empereur est revenu encore à Mme de Staël, sur laquelle il n'à rien dit de neuf. Seulement il a parlé de lettres vues par la police, et dont Mme Récamier et un: prince de Prusse faisaient tous les frais. . . . . Le prince, malgré les obstacles que lui opposait son rang, avait conçu la pensée d'épouser l'amie de Mme de Staël, et la confia à celle-ci, dont l'imagination poétique saisit avidement un projet qui pouvait répandre sur Coppet un éclat romanesque. Bien que le jeune prince fut rappelé à Berlin, l'absence n'altéra point ses sentiments ; il n'en poursuivit pas moins avec ardeur son projet favori; mais soit préjugé catholique contre le divorce, soit générosité naturelle, Me Récamier se refusa constamment à cette élévation inattendue. »
Dans le courant de l'année 1808, Me Récamier quitta l'hôtel de la rue du Mont-Blanc pour s'établir dans une maison plus petite, rue Basse-du-Rempart, 32, avec son mari, son père et le vieil ami de son père, M. Simonard.
Cette année et l'année suivante se passèrent pour elle entre Paris, Coppet et Angervilliers, ou elle trouvait, chez la marquise de Catellan une amitié dévouée et toutes les distractions de l'esprit le plus original et le plus cultivé.
Mme de Staël écrivait alors son bel ouvrage de l'Allemagne, et, tout entière à ce travail, ne quitta point Coppet pendant ces deux années. Elle avait pour le théâtre et les représentations dramatiques un goût extrêmement prononcé, et, comme délassement à ses travaux littéraires, jouait, avec l'ardeur et l'entrain qu'elle mettait à toutes choses, la tragédie et la comédie. On représenta Phèdre à Coppet dans l'automne de 1809, et Me de Staël fit accepter à Me Récamier, dans cette pièce où elle jouait le rôle principal, le personnage d'Aricie. Me Récamier était d'une timidité excessive, et elle ne consentit à paraître sur le théâtre de Coppet que par déférence pour le désir et les goûts de son amie. Le costume antique, la tunique blanche et le péplum, le bandeau d'or et de perles, seyaient à merveille à sa figure et à sa taille, mais elle n'eut dans le rôle d'Aricie qu'un succès de beauté et n'en conservait que le souvenir de la souffrance que cet essai des planches lui avait fait endurer.
L'été suivant, Mme de Staël, ayant achevé ses trois volumes sur l'Allemagne et voulant en surveiller l'impression, résolut de se rapprocher de Paris à la distance de quarante lieues qui lui était permise, et elle vint s'établir près de Blois dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Médicis et Nostradamus ont habité. C'est en ces termes que Mme de Staël pressait sa belle amie de venir la retrouver.