Livre IL
Livre IL (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le ministre de France, M. Durand de Mareuil, venait également chez Mme Récamier toutes les fois qu'elle recevait ; ces deux diplomates s'observaient avec beaucoup d'attention et peu de bienveillance. Un soir, c'était quelques jours avant la signature du traité avec l'Autriche, Me Récamier proposa de faire, comme chez Mme de Staël en Touraine, une petite poste. Chacun se mit autour de la table pour écrire, et M. l'ambassadeur de France commit dans le jeu, en interceptant un billet, une indiscrétion qui eût pu devenir aisément une grosse affaire.
Pendant l'absence de Joachim et la régence de Me Murât, un matin que la reine était un peu souf-. frante et gardait le lit, Mme Récamier arriva pour la voir, au moment où le ministre de la justice, debout auprès de son lit, lui faisait signer des papiers relatifs à son département. Mme Récamier s'assit à quelque distance, et la reine continua à expédier les affaires. Prête à apposer sa signature sur un acte, Mme Murât s'arrêta et dit : « Vous seriez bien malheureuse à ma place, chère Madame Récamier, car voilà que je vais signer un arrêt de mort. - Ah ! Madame, répliqua celle-ci en se levant, vous ne le signerez pas; et puisque la Providence m'a conduite auprès de vous en ce moment, elle voulait sauver ce malheureux. »
La reine sourit, et se tournant vers le ministre : « Mme Récamier, lui dit-elle, ne veut pas que ce malheureux périsse; peut-on lui accorder sa grâce ? » • Après un court débat, le parti de la clémence l'emporta, et la grâce fut accordée.
Cette circonstance, que Mme Récamier considéra comme une des plus heureuses de sa vie, lui laissa un souvenir bien doux : c'était le dédommagement du crève-cœur éprouvé à Albano. Ce fut ainsi, qu'en toute occasion et à tous les moments de ce séjour à Naples, la reine donna à sa compatriote exilée les marques de la plus haute estime et de la plus affectueuse confiance; au reste, celle-ci les paya d'un bien reconnaissant attachement.
Les cérémonies de la semaine sainte rappelèrent les voyageurs à Rome où Mme Récamier retrouva avec grande joie ses amis les Canova. - Deux ou trois jours après le retour de l'étrangère, les deux frères dont l'accueil avait été très-affectueux, très-empressé, mais empreint d'un certain air de mystère, l'engagèrent à se rendre à l'atelier pour y voir les travaux exécutés pendant son absence.
Me Récamier fut exacte au rendez-vous ; l'atelier présentait peu de choses nouvelles : le groupe d'Hercule et Lycas était près d'être terminé, on avait mis au point certaines choses, achevé certaines autres ; cependant Canova et l'abbé conservaient leur air radieux et mystérieux. On parvint enfin dans le cabinet particulier du sculpteur, et la encore, rien de neuf. Quand on se fut assis, Canova, qui avait eu grand'peine à se contenir jusque-là, tira un rideau vert qui fermait le fond de la pièce, et découvrit deux bustes de femme modelés en terre : l'un coiffé simplement en cheveux, et l'autre avec la tête à demi couverte d'un voile ; l'un et l'autre reproduisaient les traits de Mme Récamier. Dans les deux bustes, le regard était levé vers le ciel.
« Mira, se ho pensato a lei, » dit Canova avec toute l'effusion de l'amitié et la satisfaction de l'artiste qui croit avoir réussi.
Je ne sais pas bien ce qui se passa dans l'esprit de Mme Récamier, mais quoique vivement touchée de la grâce que Canova avait mise à consacrer les trois mois de son absence à s'occuper d'elle et à reproduire ses traits, cette surprise ne lui fut pas très-agréable et elle n'eut pas le pouvoir de dissimuler assez vite et assez complétement ce qu'elle éprouvait.
En vain, s'apercevant que le cœur de l'ami et l'amour-propre de l'artiste étaient également froissés, essaya-t-elle de réparer la blessure que cette première impression avait faite, Canova ne la pardonna qu'à demi.
J'ignore ce qu'est devenu le buste coiffé en cheveux ; pour celui qui portait un voile, Canova y ajouta . une couronne d'olivier; et quand un peu plus tard, la belle Française lui demanda ce qu'il avait fait de son buste dont il n'était plus question, il répondit: « Il ne vous avait pas plu, j'en ai fait une Béatrice. » Telle est en effet l'origine de ce beau buste de la Béatrice du Dante que plus tard il exécuta en marbre et dont un exemplaire fut envoyé à Me Récamier, après la mort de Canova, par son frère l'abbé, avec ces lignes :
« Sovra candido vel, cinta d'oliva, « Donna m'apparve, . • • •
Dante.
« Ritratto di Giulietta Recamier modellato di memoria da Canova nel 1813 e poi consacrato in marmo col nome di Béatrice. »
Cependant le territoire français était envahi, les nouvelles devenaient de plus en plus sinistres pour Napoléon. Mme Murat en écrivant à Mme Récamier, et en lui peignant ses anxiétés, témoignait un vif désir de la revoir encore; celle-ci se résolut à retourner à Naples pour quelques jours, mais cette fois, et pour une course aussi rapide, elle partit sans emmener sa nièce; elle fit la route avec une famille anglaise et un officier de la flotte qu'elle avait connus à Naples quelques semaines auparavant, 'et que la curiosité avait amenés à Rome pour peu de jours. Elle trouva sa royale amie toujours chargée du poids de la régence, et préoccupée des plus tristes pensées. Sans doute le trône de Joachim semblait raffermi, et l'ébranlement de l'Europe le laissait debout et intact ; mais la destinée de Napoléon était accomplie, les troupes alliées étaient entrées à Paris, et ce grand capitaine, ce frère que Mme Murât avait quitté tout-puissant, et pour lequel elle éprouvait, non pas seulement de l'admiration, mais de la superstition, partait pour l'Ile d'Elbe !
Un matin la reine encore au lit décachetait et parcourait une masse de lettres, de journaux, de brochures venus de France : parmi tous ces papiers se trouvait l'écrit de Bonaparte et les Bourbons. « Ah!. dit la reine, une brochure de M. de Chateaubriand ! nous la lirons ensemble. Me Récamier la prit. en parcourut quelques pages, et la replaçant sur un guéridon, répondit: « Vous la lirez seule, Madame. » Deux ou trois jours après. Mme Récamier prit congé de la reine de Naples en lui exprimant une sympathie aussi vraie qu'elle devait rester fidèle. Elle reprit le chemin de Rome, et il est facile de comprendre combien elle avait hâte de revoir sa famille et Paris, dont la chute de Bonaparte lui rouvrait les portes.
Mme Murat voulut la faire accompagner dans sa route que la présence des brigands rendait périlleuse ; elle confia ce soin à M. Mazois, homme résolu et dévoué, en même temps qu'architecte savant et plein de goût. Le retour de Mme Récamier s'accomplit sans encombre; M. Mazois fut moins heureux lorsqu'il regagna seul le royaume de Naples : il fut arrêté et dépouillé même de ses vêtements.
' La Providence réservait à Mme Récamier, prête à quitter la ville éternelle, un de ces spectacles extraordinaires qui remplissent l'âme d'une émotion profonde et ineffaçable. Elle eut le bonheur d'assister à l'entrée de Pie VII dans sa capitale. Du haut de gradins placés sous les portiques que forment à l'ouverture du Corso les deux églises qui font face à la porte du Peuple, elle vit le pontife rentrer dans Rome. Jamais foule plus compacte, plus enivrée, plus émue, ne poussa vers le ciel les clameurs d'un enthousiasme plus délirant. Les grands seigneurs romains et tous les jeunes gens de bonne famille s'étaient portés au-devant du pape jusqu'à la Storta, dernier relais avant la ville. Là, ils avaient dételé ses chevaux; la voiture de gala du souverain pontife s'avançait ainsi traînée, précédée de ces hommes dont les figures étaient illuminées par la joie et animées par la marche. Pie VII se tenait à genoux dans la voiture; sa belle tête avait une indicible expression d'humilité ; sa chevelure parfaitement noire, malgré son âge, frappait ceux qui le voyaient pour la première fois. Ce triomphateur était comme anéanti sous l'émotion qu'il éprouvait ; et tandis que sa main bénissait le peuple agenouillé, il prosternait son front devant le Dieu maître du monde • et des hommes, qui donnait dans sa personne un si éclatant exemple des vicissitudes dont il se sert pour élever ou pour punir. C'était bien l'entrée du souverain, c'était bien plus encore le triomphe du martyr.
Pendant que le cortége fendait lentement la foule qui se reformait toujours sur ses pas, Mme Récamier et sa nièce quittant l'estrade et montant en voiture gagnèrent Saint-Pierre par des rues détournées. Des gradins avaient aussi été préparés autour de la Confession. Après une longue attente, elles virent enfin le saint vieillard traverser l'église et se prosterner devant l'autel; le Te Deum retentissait sous ces immenses voûtes, et les larmes inondaient tous les visages.
Mme Récamier ne voulut point quitter Rome sans aller visiter le général Miollis. Quand elle était arrivée dans le chef-lieu du département du Tibre, le général y commandait les forces françaises. Il maintenait dans la garnison une discipline exacte, et sa mansuétude et son désintéressement dans ce poste militaire, s'ils n'avaient pas suffi à réconcilier les habitants avec la domination française, la leur rendaient pourtant moins odieuse. Il avait été fort attentif pour Mme Récamier, et n'avait pas redouté, comme certains fonctionnaires civils, de témoigner une bienveillance aimable à une femme exilée.
Les positions étaient bien changées : on trouva le général Miollis absolument seul, avec un vieux soldat qui lui servait de domestique, dans la villa qu'il avait acquise et qui porte encore son nom. Il ne se disposait point à regagner la France, et parut extrêmement touché et presque surpris de la visite de Me Récamier : il lui dit que c'était la seule qu'il eût reçue depuis qu'il avait quitté le commandement de Rome.
Peu de jours après, la voyageuse et sa petite compagne se mirent joyeusement en route pour la France. Elles passèrent à Pont-de-Beauvoisin le jour de la Fête-Dieu. La veille on avait encore couché en terre étrangère, on y avait entendu la messe, et dans l'après-midi, en touchant le sol de la patrie, on rencontrait les processions : Mme Récamier tout émue dit à sa nièce que c'était là un bon augure.
Mme de Staël, revenue à Paris avant son amie, lui adressait, le 20 mai 1814, ce billet que Me Récamier recevait à Lyon :
Paris, le 20 mai 1814.
«Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, cher ange de ma vie. Je vous demande vos projets ; voulez-vous que j'aille au-devant de vous à Coppet où je veux passer quatre mois?
« Après tant de souffrances, ma plus douce perspective, c'est vous, et mon cœur vous est à jamais dévoué.
« J'attends un mot de vous pour savoir ce que je « ferai; je vous ai écrit à Rome et à Naples.
« Je vous serre contre mon cœur. »
Mme Récamier s'arrêta quelques jours à Lyon pour y prendre un peu de repos, surtout pour y voir sa belle-sœur et jouir encore de l'intimité d'une personne pour laquelle elle avait une si tendre vénération. Elle retrouvait d'ailleurs, dans cette ville, M. Ballanche et Camille Jordan, Elle se fit mettre par eux au courant, non point seulement des événements qui changeaient la face de l'Europe, les gazettes et les lettres l'en avaient instruite, mais du mouvement de l'opinion. Alexis de Noailles était à Lyon avec le titre de commissaire royal. Il vint voir Mme Récamier, et l'ayant accompagnée dans une fête donnée au palais Saint-Pierre en l'honneur du retour des Bourbons, le commissaire royal et la belle exilée y furent l'objet d'une sorte d'ovation.
Le 1e juin, Me Récamier arrivait enfin à Paris, après un exil de près de trois ans qui n'avait jamais été révoqué.