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L'Enchanteur 1768—1848

Livre VIII

Livre VIII (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 5 min de lecture · p. 479–483 · chapitre 480 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année : la reine Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait visiblement : par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants : une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation, croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut lui, heureusement, qui eut raison ; mais ce cruel état de maladie se prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Me Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.

M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837:

« J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin « pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous. »

Et quelques jours plus tard :

« Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous ; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y. »

Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois : dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance ; elle accepta avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au palais du Luxembourg.

Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.

M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition, soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière administrative. En un mot, l'équité me paraît être la qualité qui domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce sentiment de l'équité porté à sa suprême puissance qui donnait à M. Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi placé lui-même au-dessus de tous les partis.

Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue d'Anjou fut mise à la disposition de Me Récamier. Elle y passa quatre mois; au printemps, soufrante encore, mais dans un état relativement très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.

La comtesse de Lipona, M"- Murât, vint à Paris dans l'été de 1838, pour y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le séjour qu'elle fit en France.

A la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes ; et Me Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne, où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus parfaite amitié et la conversation la plus attachante.

La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait pris une vive affection pour Me Récamier, et que celle-ci entourait de témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère, l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot, famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait, par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne refroidissait pas ses sentiments.

La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à Châtenay : son grand âge donnait de la gravité à la moindre indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin :