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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier Chateaubriand → Mme Récamier, 2 décembre 1828, Rome

Livre VII · Livre VII (suite)

Chateaubriand → Mme Récamier, 2 décembre 1828, Rome

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 3 min de lecture · p. 273–276 · chapitre 356 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

«Rome, ce 2 décembre 1828.

« Je vous ai écrit il y a trois ou quatre heures par le courrier ordinaire, je vous écris maintenant par le courrier extraordinaire que j'expédie ce soir à Paris, et je reprends une à une vos trois lettres que m'a apportées ce matin même M. de Ganay.

« Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin. Mais quel est cet homme qui vient, qui remplit tout le monde1? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage ! Je ne serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me fussent adressés par vous.

1. Me Récamier avait copié ce passage dans un manuscrit inédit de Mme Cottin; il s'agissait de M. Azaïs. ↩

« Je ne comprends rien à la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que les nouvelles de l'armée. Loin de me mêler des articles politiques et de les influencer. j'ignore jusqu'à leur existence et je n'y prends pas le plus petit intérêt. Je dois dire pourtant que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop d'importance que de croire qu'il va renverser un État. C'est notre défaut d'habitude du gouvernement représentatif qui nous fait tomber dans ces exagérations. M. de La Rochefoucauld sait-il aujourd'hui lui-même de quel article il parlait? Eh bien ! le public vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien à M. de La Rochefoucauld que je suis très-content de mon sort, que je ne veux rien; que je suis fort attaché au minis-‹ tère actuel, et que je regarde mon rôle politique dans la vie comme entièrement fini.

« Je n'ai plus qu'une ambition, c'est celle de faire applaudir ou siffler Moïse. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin : je sais combien il est noir; il vous remplirait la tête de mille complots tramés contre moi. Tout lui paraît ennemi. Je crois qu'il ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune - explication : on joue Moïse, parce qu'on le joue, voilà tout. L'explication est dans sa chute ou dans son succès. Un mois avant la représentation, j'enverrai Hyacinthe à Paris avec des notes pour Bertin, une préface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des chœurs dans les journaux, - car je suppose qu'on les raccourcira pour la scène, — etc.

« Votre lettre du 18 me parle de mon petit ricevimento. Soyez tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout parfaite, et quand elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez effacées.

« Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet. Laissons dire les amis et les ennemis. Moïse sera joué; n'écoutez personne ; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne l'obtiens pas, j'en suis tout consolé ; si par hasard je l'obtiens, peut-être vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter le péril.

« On me mande toutes sortes de ragots de ministère; on suppose toujours que je veux être ministre et que je le serai, bon gré, mal gré. Rien n'est plus loin de ma pensée. Je ne veux rien. Je suis réellement effrayé du peu d'années qui me restent, et, comme un avare surpris de sa dépense, je ne veux faire part désormais qu'à vous seule de mon trésor prêt à s'épuiser.

« Croyez, croyez bien que toute ma vie est à vous. « C'est M. de Mesnard, un de mes attachés, que j'envoie en courrier extraordinaire à Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il m'apportera vos lettres.

« C'est mardi prochain 9, mon grand ricevimento. Je vais faire faire le tombeau de Poussin ; le bas-relief du tombeau représentera une des compositions de ce grand peintre. C'est mon idée ; l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en liberté quelques Français ; j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis. Je souffre toujours de la tête et de mon rhumatisme.

« Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer ! »