Livre VI · Livre VI (suite)
Le duc Mathieu de Montmorency → Mme Récamier, 30 juillet 1825, Bonnétable
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
«Bonnétable, ce 30 juillet 1825.
« Je voulais dès le dernier courrier, aimable amie, vous remercier de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir : vos regrets me vont au cœur, et je suis bien fâché de ne pouvoir y répondre par l'indication d'un retour prochain et fixe ; mais vous sentez qu'il m'est impossible de ne pas accorder quelques instants à deux terres qui sont à une quarantaine de lieues, et que par la même je visite peu et rarement. Cette chaleur même, dont j'ai peur que vous ne soyez bien fatiguée et incommodée dans une ville comme Paris, ne serait pas un motif pour abréger mon voyage; car on voudrait attendre qu'elle fût un peu diminuée avant de quitter ce vieux château, qui nous offre au moins quelque défense par ses murs épais, et en fermant bien ses fenêtres assez rares.
« Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison considérable en me rendant à l'autre séjour, qui est au moins connu de vous, qui a été habité par vous. C'est un grand avantage qu'il a sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a dit, dans ses Dix années d'exil, de notre maison de La Forest.
« Notre amitié a eu à célébrer un triste anniversaire1! depuis que je vous ai quittée. Comme elle parle bien aussi de vous ! Votre pensée vient sans cesse s'unir à mes éternels regrets; et c'est tellement vrai, que je m'aperçois dans l'instant même de l'erreur2? que je viens de commettre en plaçant votre présence, comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous étiez restée à l'Fossé, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de nos habitations que la Vallée-aux-Loups, à laquelle vous seriez peut-être capable de joindre quelquefois une autre pensée que la mienne.
1. L'anniversaire de la mort de Mme de Staël, le 14 juillet, que jamais M. de Montmorency ne laissa passer inaperçu. ↩
2. M. de Montmorency fait ici allusion à la course que Mme de Staël accomplit avec lui en 1810 à son château de La Forest. On n'a peut-être pas oublié les détails que nous avons donnés sur cet été qui réunit une dernière fois les amis de cette femme célèbre autour d'elle. Mme Récamier n'était point allée à La Forest ; elle n'était pas non plus restée à Fossé : elle avait repris la route de Paris et devait essayer de conjurer l'action de la censure qui fit supprimer l'ouvrage sur l'Allemagne. ↩
« Savez-vous qu'une des choses qui me déplaît de l'absence, c'est cette perpétuelle assiduité de l'ancien propriétaire; et s'il va avoir une veine d'indépendance généreuse, s'il va écrire quelques belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour une cause intéressante, vous en serez peut-être prodigieusement touchée ! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de quelques lignes qui ont suivi une certaine négociation. Ce que je trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais deviné, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime, mais je n'en ai jamais reçu une autre impression.
« Quant à votre intéressant jeune homme, je traite ce sujet très-gravement. Je ne veux pas que vous désespériez, que vous voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nièce. Mon Dieu ! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui vous font de la peine et que vous renvoyez à nos premières conversations !
« Adieu, aimable amie, ne me négligez pas trop, et envoyez toujours vos lettres à l'hôtel de Luynes.
« Mille tendres hommages. »